lundi 25 mai 2009

Le marquis de Moges : souvenirs d’une ambassade en 1857

Alfred de Moges est célèbre pour son récit de voyage au Japon, alors qu’il accompagnait, en 1858, la mission diplomatique du baron Gros dans cet empire relativement oublié des Occidentaux. L’année précédente, il a parcouru la Chine et a laissé quelques pages sur son passage à Hong Kong.
«Souvenirs d’une ambassade en Chine et au Japon», tel est le nom de l’ouvrage que la marquis de Moges rapporte de son périple de deux ans en Extrême-Orient. Publié en 1860, cette relation de voyage est un relativement sèche et comporte peu de longues descriptions. Le marquis prend plus de plaisir à évoquer les mondanités et, par ce biais, à marquer son soutien au régime de Napoléon III dont il est un fervent défenseur. On retient également davantage les passages qui concernent le Japon, car sa mission, dirigée par le baron Gros, conduit à la signature du premier traité d’amitié et de commerce entre la France et le Japon.
La Chine est pourtant un aspect important de la mission et du livre qui en découle… et Hong Kong en est une étape incontournable. Le marquis de Moges arrive près des côtes de la jeune colonie britannique en octobre 1857, à bord de la frégate «l’Audacieuse». La première escale de l’ambassade a lieu à Macao, pour rencontrer le ministre de France Bourboulon ; mais, signe du déclin de la colonie portugaise et des temps qui change, l’essentiel de la visite se poursuit à Hong Kong.
Le voyageur attache beaucoup d’importance au protocole ; les premières impressions sur le paysage sont donc peu importantes, en revanche, il note immédiatement que le baron Gros est salué «de dix-neuf coups de canon par l’amiral Seymour et par une frégate anglaise, une corvette américaine et une corvette hollandaise». Il s’en suit une longue conférence avec Lord Elgin, son homologue anglais, puis un accueil cordial et empressé du gouverneur Bowring. Là encore, les coups de canons amicaux sont comptés et la présence de la garnison au garde à vous sur la route qui mène à la résidence du gouverneur sont autant de détails que le marquis apprécie. Banquets et réceptions se succèdent : les mondanités vont bon train.
Au cours des cinq jours d’escales qui suivent, le diplomate commence à se fendre de quelques commentaires. «Nous parcourons en tous sens cet admirable arsenal de la puissance anglaise dans l’extrême Orient». Après un rapide historique, le marquis avoue : «quinze années ont suffi au génie colonisateur de la Grande-Bretagne pour opérer cette merveille et pour faire de ce lieu, inconnu jusque là, le port le plus fréquenté de ces mers.» Ce qui étonne davantage l’observateur, c’est l’omniprésence du personnel chinois et hindou, en relation avec le manque d’escorte ou de protection des Britanniques, alors que ces nations sont en guerre contre l’Angleterre et que la tête du gouverneur est mise à prix. On apprend cependant que la Compagnie des Indes finance une partie de l’arsenal et des navires présents à Hong Kong, au cas où…
L’ambassade assiste à une représentation théâtrale de «sing-song». «Le spectacle commence à huit heures du matin et dure jusqu’à huit heures du soir, sans que jamais la scène reste vide un seul instant. Des héros de toutes sortes, des génies, des dieux y prennent place, et s’y livrent aux combats les plus fabuleux. Rien n’égale la pantomime des acteurs chinois et le luxe des costumes, tous éclatants d’or et de soie.» La musique et le ton sont déconcertants, et une fois la surprise et la curiosité passés, «le pauvre Européen égaré en ces lieux demande grâce et s’enfuit».
Une visite est rendue aux Pères des Missions Etrangères et aux sœurs de Saint-Paul de Chartres. Le Marquis souligne qu’il y a 4000 catholiques à Hong Kong et explique l’apostolat des missionnaires envoyés un peu partout depuis la colonie, avec cette amusante conclusion: «les pauvres, perdus dans l’intérieur de l’Asie, ne sont en communication qu’une fois par an avec l’Europe et le monde civilisé. Quelle affreuse séquestration!» Après une visite du collège des missions sur la montagne, Alfred de Moges descend vers «la vallée heureuse», dont il apprend que le nom vient des trois cimetières tout autour. Le champ de course existe déjà, entretenu chaque jour «comme dans les parcs anglais».
D’autres affaires plus sérieuses animent au même moment l’ambassade. Le baron Gros prépare une offensive contre «l’orgueilleux vice-roi des deux Kwangs» à Canton. Cette opération est pensée en concertation avec les Anglais qui désirent également en découdre avec leur voisin. Les manigances sont nombreuses et Hong Kong apparaît donc comme une plate-forme pour la diplomatie en extrême-Orient : le marquis scrute avec précision les autres ambassades. Il est méfiant à l’égard du comte Poutiatine, l’émissaire de Russie, vétéran de la guerre de Crimée et qui protège maintenant les intérêts russes en Chine. Reed est envoyé par les Etats-Unis et bénéficie d’un regard plus clément car sa mission se cantonne à de l’observation. Il ne menace en rien les intérêts français.
Au terme de son séjour, Alfred de Moges tire les conclusions qui s’imposent: «Hong Kong représente l’avenir et le mouvement commercial ; Macao est la ville du calme et du passé. Le temps n’est plus où les intrépides navigateurs portugais étaient les dominateurs de ces mers.»

FD.

Sources et crédits photographiques : Alfred de MOGES, Souvenirs d’une ambassade en Chine et au Japon en 1857 et 1858, Paris, Hachette, 1860.

Remerciements à M. Yves Azémar et son inépuisable librairie d'ouvrages anciens sur l'Asie, 89 Hollywood road - Hong Kong.

lundi 11 mai 2009

Andrée Viollis grand reporter à Hong Kong

En 1931-1932, la journaliste Andrée Viollis effectue une série de reportages sur les événements dramatiques que traverse la Chine: occupation de la Mandchourie par les Japonais, émeutes d’étudiants appelant à la résistance, boycott anti-japonais et incertitudes politiques au sein du Kuomintang. Même si la colonie anglaise est à l’écart de ces violences, la journaliste n’en ressent pas moins, comme d’autres voyageurs occidentaux, la communauté chinoise comme une menace potentielle.
Figure célèbre du journalisme engagé, Andrée Viollis (1870-1950) a enquêté sur l’URSS en 1927, la guerre civile afghane en 1929 et publié L’Inde contre les Anglais en 1930. En 1935 elle fera paraître Indochine SOS, préfacé par André Malraux, pour dénoncer les abus de l’administration coloniale. Malraux voit dans Andrée Viollis une représentante de ce «nouveau journalisme» dont le but n’est plus «[…] de chercher des personnages mais des choses.» Andrée Viollis est alors une des très rares femmes grands reporters.
De décembre 1931 à mars 1932, la journaliste «couvre» les événements de Chine pour le Petit Parisien. En route vers Shanghaï, elle arrive à Hong-Kong à la fin de l’année: «Du coup, j’en oublie la Chine, car c’est un spectacle prodigieux. Jamais autant que dans la conquête de ce roc l’Angleterre n’a montré sa puissance et sa tenace énergie. En haut, la ville de plaisance en mosaïque avec ses blancs palais dans des parcs; en bas, la ville du travail et des affaires. Celle-ci entasse sur une largeur de moins de 600 mètres de la base du rocher au port, ses monuments, ses squares, ses pelouses où veillent les mêmes tristes statues de souverains qu’à Londres, affublés des mêmes falbalas de bronze. Elle aligne le long des rues et des quais ses banques, ses maisons de commerce, ses magasins aux noms orgueilleux, les mêmes qui sonnent à travers tout l’Empire […]».
Ne pouvant visiter les magasins fermés le samedi, elle assiste à une séance de cinéma. Si le décor de la salle l’étonne par son luxe, elle est surtout sensible à la séparation de fait des deux communautés: «Des familles en foule y pénètrent, s’y pressent, s’y prélassent : familles anglaises, les pères épanouis, pipe de bruyère dans un visage de jambon cru, bien plantés sur de vastes chaussures en cuir jaune, les mères maigres et anxieuses, couvant du regard des enfants vigoureux, cheveux de paille sous la casquette de club ou d’école ; familles chinoises, pères à la longue nuque, étalant leur bedaine dans la longue robe noire ou le costume européen ; fines jeunes filles maniérées, aux brillants cheveux courts, aux joues safranées et fardées, onduleuses dans des tuniques de soie claire les gainant étroitement des oreilles aux hanches ; garçons extraordinairement élégants, têtes laquées de noir, vestons sobres et lunettes d’écaille. Tout ce monde est paré, joyeux. Les groupes anglais échangent des signes, les groupes chinois s’interpellent. On cause, on plaisante, on rit. Mais entre Anglais et Chinois, aucun contact, nul mélange. Assis côte à côte, ils demeurent lointains, impénétrables, groupés dans cette salle par îlots qu’aucun courant ne relie.»
Sa soirée est consacrée à la ville chinoise: «Elle est immense, éclatante et pourtant mystérieuse […] Ce sont des gouffres d’aveuglante clarté, d’assourdissant et inquiétant tumulte. Tous les magasins sont grands ouverts. Partout des hommes penchés tapent sur le fer, scient ou sculptent le bois, déroulent des étoffes, taillent ou brodent le cuir. Quand dorment-ils? Ils travaillent, travaillent sans trêve, la nuit autant que le jour. […] Quelle foule! Ce n’est plus la glissante mollesse orientale de l’Inde mais des gens aux épaules robustes, à l’allure virile, au pas ferme. Dans les durs visages aux méplats nets, ce n’est pas non plus la fuite sournoise du regard annamite, de l’Annamite qui se considère comme un esclave, mais un œil hardi, aigu qui vous scrute et vous toise sans crainte ni aménité.[…] Tout à coup, un groupe se forme et grossit autour d’une affiche fraîchement collée: sous de grands caractères chinois de couleur rouge, un dessin représente deux petits soldats japonais, l’un avec un fusil, l’autre avec une baïonnette, s’élançant vers un colosse chinois qui attend leur choc, droit et méprisant, son grand sabre courbé au poing […] Et je songe soudain que dans cette ville de Hong-Kong, ils sont un million de Chinois contre une poignée d’Européens qui sont venus s’installer chez eux.»
Comme Marc Chadourne, autre journaliste célèbre, qui passe lui-aussi par Hong-Kong en 1931, elle perçoit la communauté chinoise comme une menace latente qui lui rappelle les propos d’un diplomate chinois à la Conférence de la Paix en 1919: «[…] Savez-vous que sur quatre hommes il y a toujours un Chinois? Savez-vous que nous sommes quatre cents millions, le quart de l’humanité? Quatre cents millions en 1919, quatre cents cinquante millions aujourd’hui! Ces chiffres que je voyais alors d’une façon abstraite, avec quelle terrible éloquence ils m’apparaissaient ce soir-là, perdue que j’étais dans la multitude agitée de cette grande ville effrayante de tumulte et d’éclat!»
Cette méfiance, elle ne la ressent pas lors d’une brève visite à Canton: «Comme à Hong-Kong, cinémas, théâtres, restaurants, piaillements, musiques, claquements sonores des socques de bois sur les pavés. Mais cependant, chose étrange, aucune animosité dans les regards et, cependant, je ne rencontre pas un seul Européen.»
Début janvier, elle se rend à Shanghaï et est témoin des combats sanglants de janvier-février opposant troupes chinoises et japonaises autour du quartier de Chapeî. A la mi-mars, voulant poursuivre son enquête sur les «réactions des événements de Mandchourie et de Shanghaï», elle s’embarque pour le Japon.

DVR.

Sources : Viollis (André), «Changhaï et le destin de la Chine», Paris, Editions Corréa, 1933. Crédits photographiques : http://www.geisteswissenschaften.fu-berlin.de

jeudi 16 avril 2009

La famille Wang mêle cinéma et francophilie depuis 50 ans

Producteur, équipementier, distributeur… Salon Films touche à tous les métiers du cinéma à Hong Kong depuis presque 50 ans. Son fondateur, T.C. Wang, et ses deux fils, ont une autre passion : la culture française. Et ils n’ont jamais manqué une occasion d’accueillir un tournage de film français. Fred Wang revient sur ces collaborations.
«Mon père était attiré par la France, grand pays de l’art selon lui, raconte Fred Wang. Le mot «salon» l’inspirait beaucoup sans qu’il sache sa signification exacte à l’époque. Cela résonnait avec le salon des arts de Paris, et évoquait pour lui de nombreuses images ; c’était classieux. C’est cette touche française qu’il a retenu pour créer le nom de son entreprise». Ainsi naît Salon films, au début en 1959. «Le premier film sur lequel il a travaillé était Le monde de Suzie Wong». Le long-métrage américain de Richard Quine, avec William Holden et Nancy Kwan, est un véritable succès et permet d’asseoir la petite société naissante.
L’activité principale de Salon films est de fournir des équipements sur les plateaux de tournage. L’entreprise s’est également diversifiée dans la production et la distribution des œuvres cinématographiques. «Nous avons toujours proposé de nombreux services, techniques ou financiers, pour le cinéma, explique le dirigeant. Et nos collaborations avec la France ont été nombreuses!» A commencer par la société Pathé-Overseas de Georges Le Bigot, dont nous avons déjà parlé. «Nous l’avons bien connu, il était devenu un ami proche».
En 1974, Bons baisers de Hong Kong, le film des Charlots, est l’une des premières occasions de tournage franco-hongkongais. Le frère de Fred Wang, Charles, était alors en charge du dossier. «Il y avait de très fortes différences culturelles entre les techniciens Français et ceux Hongkongais. Il y avait souvent des quiproquos et la mise en place du travail n’était pas toujours facile». Les cascades ont donné lieu à de drôles de situations. «Les Français avaient des exigences auxquelles les équipes d’ici n’étaient pas prêtes, s’amuse encore Fred Wang. Depuis, nos cascadeurs se sont nettement améliorés!»
Globalement, les Français arrivaient très relaxés sur les tournages car «beaucoup de lois leur permettent le repos et la tranquillité. Les équipes de Hong Kong, à l’inverse, n’ont pas les mêmes avantages sociaux et doivent toujours être sur la brèche». Fred Wang n’était pas étonné plus que de raison par ces différences. «En 1965, je suis parti en France en tant qu’étudiant, se souvient-il. J’ai effectué un long stage à l’ORTF ! J’ai vécu des moments formidables!»
Charles Wang, son frère aîné, suivait de très près tous les dossiers de tournages français, en facilitant du mieux possible les réalisations. Il en a d’ailleurs été récompensé avec la distinction de chevalier de l’ordre des arts et des lettres. Pour les Anges gardiens en 1994, l’équipe de Jean-Marie Poiré cherchait en vain un lieu de tournage. Charles Wang a proposé le siège social de Salon films, sur Devon road à Kowloon Tong… pour servir de décor au film.«Je me souviens également que le tournage d’Emmanuelle 2 [en 1975] nous a donné quelques soucis du point de vue technique: nous avions fait venir des caméras américaines toutes neuves, reprend Fred Wang. C’était la première fois que les Français les utilisaient et elles sont tombées en panne. Nous avons dû organiser une réparation à distance par téléphone avec les USA… en 1975, ce n’était pas aussi facile qu’aujourd’hui!».
Et Fred Wang d’évoquer encore et avec nostalgie toutes ces années de relations, des Charlots à Coluche (pour Banzaï en 1983), jusqu’au passage plus récent d’Alain Delon. «Nous avons accueilli Alain Delon pendant ses vacances, en 1997, il est célèbre en Chine pour Zorro, explique l’entrepreneur. D’ailleurs, lors de sa venue, il a même été question de faire un remake de ce film!» Les projets de Salon films sont nombreux et Fred Wang est toujours occupé. Au sujet d’une nouvelle collaboration avec la France? «Pourquoi pas, évidemment… Il est vrai que c’est un peu plus calme depuis quelques années, mais nous sommes toujours prêts».

FD.

Sources et crédits photographiques : merci à M. Fred Wang pour le temps qu’il nous a consacré, et pour les documents qu’il a bien voulu mettre à notre disposition.

Légendes des photos, de haut en bas: A, les frères Wang autour de leur père, Charles à gauche et Fred à droite; B, Sylvia Kristel sur le tournage de Emmanuelle 2 à Hong Kong; C, Alain Delon lors de son passage dans la famille Wang.

jeudi 9 avril 2009

Henry Litton, 50 ans de francophonie à Hong Kong

Juriste reconnu, Henry Litton est aussi un francophile invétéré. Il a été président de l’Alliance française de Hong Kong pendant quinze ans. Charmant et discret, il revient avec modestie sur cinquante ans de passion pour la culture et la langue françaises.
Henry Litton est issu d’une famille eurasienne de Hong Kong. Il a fait ses études au Royaume-Uni dans les années 1950. Le premier contact avec la France a lieu en 1958. «J’étais étudiant en Droit, et je suis parti à l’université de Grenoble pendant trois mois, se souvient le juriste. Nous étions plusieurs dans une superbe maison sur la route Napoléon [surnom de la nationale 85]». Et de confesser: «C’était plus un séjour pour profiter de la vie en France et découvrir le pays que pour suivre des études! C’était en hiver, et j’ai d’excellents souvenirs».
De retour à Hong Kong, Henry Litton construit une brillante carrière, d’abord dans un cabinet privé, puis au service de l’Etat. Il n’oublie pas ses passions et entre au comité de l’Alliance Française en 1971. «Le directeur de l’époque, François Hudelot, était un grand ami, passionné de voile tout comme moi, souligne Henry Litton. Il est arrivé en 1967 et a organisé le premier réseau de l’Alliance à Hong Kong». Le juriste se souvient d’une Alliance française toujours en ébullition. «Les milieux étudiants étaient plus actifs qu’aujourd’hui dans les années 1970, il y avait fréquemment des grèves et les jeunes professeurs français qui venaient étaient souvent de gauche radicale: c’était agité!» C’est aussi une période de croissance des effectifs et le centre s’agrandit avec des locaux à Kowloon.
En octobre 1985, le juge devient président de l’Alliance Française de Hong Kong, fonction qu’il occupera jusqu’en 2000. Quinze années riches en événements pour l’ancienne colonie britannique. «Depuis 1984, nous savions que la rétrocession aurait lieu… Est ensuite venue la période de Tien An Men, et il y avait donc une grande agitation sociale ; les gens étaient très inquiets». Le Canada offre alors de nombreuses opportunités d’immigration. «Parler Français représentait un avantage certain dans les dossiers, et nos effectifs ont donc pris une ampleur considérable, s’étonne encore l’ancien président. Nous sommes devenus la plus grande Alliance française du monde par le nombre d’étudiants, avec six centres et 12 000 inscrits chaque année…»
Henry Litton laisse ensuite ces lourdes charges à d’autres, mais continue à se passionner pour la culture française: «Je suis abonné à des revues pour suivre les nouveautés, et j’ai toujours un livre en Français en cours…». Dernier en date, la saga historique Fortune de France de Robert Merle. Cette passion pour la France s’est transmise à la famille: «ma fille s’est même mariée à un Français! Elle vit maintenant près de Béziers; c’est pour moi l’occasion de visiter davantage le pays».
Pour son travail et son investissement pour le rayonnement de la francophonie, Henry Litton a été fait chevalier de l’Ordre national du mérite puis, en 1999, chevalier de la Légion d’honneur. Juriste reconnu à Hong Kong et célèbre dans sa profession, Henry Litton est aujourd’hui juge honoraire à la Cour d’appel final ; le tribunal en question est situé dans l’ancien bâtiment de la procure des Missions étrangères de Paris, sur Battery path à Central. La francophonie peut avoir de la suite dans les idées…

FD.

Sources : remerciements à M. Henry Litton pour ses informations et le temps qu’il nous a consacré ; www.encyclopediefrancaise.com; Alliance Française de Hong Kong.

jeudi 2 avril 2009

1844, le premier homme d’affaire français à Hong Kong

Auguste Haussmann est un commerçant alsacien. En 1844, il rejoint la mission Lagrené qui a pour objectif d’établir des relations durables entre la Chine et la France. Ses responsabilités portent tout particulièrement sur l’observation des débouchés potentiels de l’industrie française dans l’Empire du Milieu. Lors de son passage à Hong Kong, il propose une approche nuancée de l’avenir de la colonie britannique.
Avec la première guerre de l’opium (1839-1842), l’Angleterre force la Chine à s’ouvrir politiquement et économiquement. «Par une générosité dont sa politique séculaire offre peu d’exemples, et qui, pour cela même, doit paraître équivoque, [l’Angleterre] avait stipulé au profit de toutes les nations.» Auguste Haussmann est clair dès l’introduction de son ouvrage: l’altruisme britannique est douteux, il faut s’en affranchir en établissant avec la Chine des relations durables au nom du gouvernement français… C’est l’objet de la mission du ministre plénipotentiaire Lagréné, en 1844.
Auguste Haussmann rejoint en cours de route les membres du corps diplomatique. C’est un homme d’affaire alsacien, envoyé par la chambre de commerce de Mulhouse pour s’occuper de la partie économique et vanter les produits français. Plus spécialement, il représente l’industrie textile de sa région. Son ouvrage «Voyage en Chine, Cochinchine, Inde et Malaisie» est empreint de beaucoup de rigueur et diffère des écrits de l’époque. Il s’agit plus de rendre compte avec précision de sa mission que de proposer rêve et évasion par le biais d’un récit exotique. Les anecdotes et le peu de descriptions ont toujours pour objectif d’illustrer ou de prouver les analyses de cet attaché commercial.
En février 1844, il embarque sur «l’Archimède» commandé par le capitaine Pâris. Il s’agit, pour la petite histoire, du premier navire français à vapeur à doubler le cap de Bonne-Espérance. Après de longues et nombreuses escales, Haussmann arrive à Macao en août. Avec ses collègues, il expose les produits de l’industrie française à Macao et Canton… sans grand succès. C’est donc un homme d’affaire quelque peu désabusé qui arrive à Hong Kong, d'autant que dans le delta de la rivière des perles, le navire a échappé de justesse à une attaque de pirates.
Il semble assez peu enclin à voir ce qui est positif autour de lui et sa description de la baie est vite expédiée. Pas d’émerveillement sur le spectacle qui s’offre à lui, mais ces remarques: «On lui [Hong Kong] reproche […] de laisser quelque prise à certains vents, vers la partie septentrionale, et, par contre, d’être trop encaissée au Sud par les montagnes, ce qui empêche la brise de Sud-Ouest de venir assainir l’air pendant la saison des grandes chaleurs.» L’expédition accoste et visite l’île. «En pénétrant dans l’intérieur, on rencontre une suite de collines arides et de petites vallées où croissent quelques arbres, de hautes herbes et des ignames. On aperçoit aussi, de temps en temps, des rizières arrosées par les nombreux ruisseaux qui descendent des montagnes, et qui ont fait donner à Hong Kong le nom beaucoup trop poétique d’île aux ruisseaux odorants. L’aspect général du pays est triste, sauvage, et sa surface fort inégale.»
Auguste Haussmann remarque quelques beaux bâtiments dans la petite ville anglaise de Victoria, et souligne qu’on «apercevait des édifices en constructions, des rues qui s’alignaient à travers des quartiers naissants et qui portaient déjà les noms des principaux fonctionnaires de la colonie, rues larges, aérées, où l’on se trouve presque en Europe au milieu des Chinois». Le voyageur semble se laisser impressionner à mesure qu’il découvre le centre, de Queen’s road jusqu’au palais du gouverneur, mais la critique reprend le dessus rapidement au sujet de l’insalubrité du climat et des très nombreuses fièvres qui déciment la population.
Plus longuement, l’homme d’affaire dresse le premier état des lieux économique de la colonie du point de vue français. Il explique que les ports chinois environnants envoient chaque mois «une soixantaine de gros bateaux marchands, qui y apportent [à Hong Kong] les vivres nécessaires aux habitants, et s’en retournent avec un petit chargement de long-cloths et d’autres produits de l’industrie européenne.» Le commerce du sel est important et Haussmann rappelle que c’est «un monopole très lucratif pour le gouvernement [chinois], et qu’il donnait lieu, depuis quelque temps, à une contrebande des plus actives. Les jonques qui l’apportent à Hong Kong, prennent en retour de l’opium et d’autres articles, qui se débitent dans les boutiques de la ville de Victoria.» Le spécialiste détaille ensuite quels produits viennent de telle ou telle région et s’interroge sur «le grand mystère» qui entoure le commerce avec les villes de Kit-Yeo et Haï-Yeo.
L’Alsacien note que c’est le commerce d’escale qui a le plus d’importance à Hong Kong. Les Anglais ont donc su rendre leur port incontournable et ce, en quelques années. C’est une information importante pour la mission Lagrené et l’homme d’affaire se lance dans des énumérations de chiffres pour montrer à quel point ce commerce est essentiel pour la colonie britannique. Il analyse également les causes de cet établissement colonial : la décadence de Macao vient en premier lieu car, pour le Français, «si [Macao] eut été déclaré port libre en temps utile, les Anglais n’auraient sans doute jamais songé à aller habiter Hong Kong» ; suivent l’efficacité militaire des Anglais et le système administratif chinois déplorable, particulièrement celui des douanes.
Tout en froideur, Auguste Haussmann ne prête guère attention à l’attrait de l’île et au spectacle qu’offre la colonie. Contrairement à ce que reconnaissent tous les voyageurs de passage après lui, «cette île n’est ni assez peuplée, ni assez fertile, ni assez convenablement située, pour pouvoir devenir un marché important». La suite lui donne tort a priori, mais il ajoute une précision utile qui fait peut-être de lui un habile visionnaire. Hong Kong ne se développera pas, «aussi longtemps que Canton et les quatre ports du Nord seront ouverts aux navires étrangers.» Et si l’histoire tourmentée de la Chine était la chance de la colonie britannique? C’est ce qu’avance Haussman en précisant: «Aujourd’hui [Hong Kong] n’est, en quelque sorte, que la sauvegarde des négociants européens établis en Chine, un lieu de refuge en cas de guerre, et un établissement militaire formidable» ; mais dans l’optique d’une brouille des relations sino-européennes, l’envoyé français voit déjà «la possession britannique se changer en un entrepôt considérable.»
En guise de bilan, l’attaché commercial reconnaît finalement que «partout ici la main de l’homme a triomphé de la nature rebelle.» Et de finir sur cette note positive : «Hong Kong est le plus beau monument de gloire qu’ait pu s’ériger l’Angleterre commerçante et maritime!».

FD.

Sources et crédits photographiques : Auguste HAUSSMANN, Voyage en Chine, Cochinchine, Inde et Malaisie, 3 volumes, 1848 ; Numa BROC, Dictionnaire illustré des explorateurs français du XIXe siècle, 1992. Remerciements à M. Yves Azémar et son inépuisable librairie d'ouvrages anciens sur l'Asie, 89 Hollywood road - Hong Kong.

jeudi 26 mars 2009

1975: "Bons baisers de Hong kong"!

Les Charlots à Hong Kong ! Aussi incongru que cela puisse paraître, les quatre humoristes français, véritables stars dans l’hexagone des années 1970, ont tourné un film dans la colonie britannique. Nanar ou navet selon les goûts, le résultat est un ovni cinématographique où Hong Kong est à la fête !
La reine d’Angleterre est enlevée. Emoi dans les plus hautes sphères du pouvoir britannique; il faut la retrouver avant que l’affaire ne s’ébruite! Le chef des services secrets de Sa Majesté ne peut plus compter sur personne depuis la mort de son meilleur agent; il appelle donc son homologue français. Celui-ci, vexé de devoir aider la perfide Albion met les Charlots sur l’affaire. C’est le début d’une rocambolesque et lourdingue parodie de James bond, avec notamment un générique dans le plus pur style années 70. Les retournements de situations absurdes s’éloignent ensuite de l’intention de départ pour laisser le champ libre aux pitreries des Charlots.
Le film est produit par Christian Fechner, un habitué des collaborations avec les Charlots et des comédies franchouillardes. On lui doit notamment, pour ce qui est de ses productions humoristiques, «La soupe aux choux» et «les Bidasses s’en vont en guerre», «La course à l’échalote» et «Marche à l’ombre», mais aussi «L’aile ou la cuisse» ou «Papy fait de la résistance» : autant dire des monuments cinématographiques de la culture populaire française des années 70-80! Il signe le scénario avec Yvan Chiffre, jusqu’alors acteur de second rôle et cascadeur, qui se voit également confié sa première réalisation. Le metteur en scène et le producteur ne lésinent pas sur les moyens : carambolages de voitures (avec les cascades de l’incontournable Rémy Julienne), explosions, effondrement de maison, prise de vue à Londres, Paris, Madrid et Hong Kong, tout y passe pour donner de l’envergure à ce pastiche.
«Bon baisers de Hong Kong» s’offre même Mickey Rooney, véritable star de l’humour potache outre-atlantique (et aujourd’hui l’un des rares survivants du cinéma muet, fort de ses 322 films…). L’acteur y joue le rôle du forcené amoureux qui enlève la reine. Le reste de la distribution comporte également quelques surprises : Léon Zitrone en agent pas très secret, André Pousse, Jacques Marin, Philippe Castelli côté français. Jeanne Manson ou encore le très «british» David Tomlinson («Mary Poppins», «The fiendish plot of Dr Fu Manchu»…) sont également de la partie, sans oublier l’incroyable Victor Israel. Enfin, Bernard Lee et Lois Maxwell reprennent leurs rôles de M (le patron de James Bond) et de Miss Monneypenny, le temps de s’en moquer…
Paul Clerc-Renaud, installé depuis longtemps à Hong Kong et aujourd’hui directeur du groupe Fargo, était de passage dans la colonie britannique pendant le tournage du film, en 1975. «A cette époque, je ne travaillais pas encore en lien avec Pathé-Overseas et Georges Le Bigot, se souvient l’homme d’affaire, mais je venais à Hong Kong pour ma société». Le tournage sur place n’a pas été de tout repos et, «il y a eu quelques coups de théâtre dont je n’ai jamais eu le fin mot». D’autres sources racontent que l’un des associés chinois aurait été poignardé dans le hall du Hilton ou encore que la jeune actrice chinoise aurait été enlevée pendant un temps par la mafia… De sombres histoires où plane l’ombre de Triades, mais l’équipe française a toujours été scrupuleusement tenue à l’écart.
Le tournage se poursuit tant bien que mal à Hong Kong, et la délirante histoire continue. Les Charlots trouvent en une femme de ménage française, un sosie de la reine idéal pour la remplacer lors de sa visite officielle à Hong Kong. Ils l’accompagnent et c’est l’occasion de balader la caméra dans les rues de Kowloon ou encore vers Aberdeen, à une époque où il n’a pas un seul immeuble moderne et où les sampans règnent encore en maître. «Pour les images de la visite officielle, il y a une anecdote savoureuse!, se réjouit encore Paul Clerc-Renaud. La société Pathé-Overseas s’était faite passer pour la société Pathé-News et avait filmé la véritable visite de la vraie reine, très peu de temps auparavant… Ils ont réutilisé les images pour les intégrer au film!». Huguette Funfrock, le sosie lyonnais de la reine, s’occupe du reste…
Pour les scènes à Hong Kong, la société Salon Film officiait comme équipementier, sous le patronage du francophile Charles Wang. Son frère, Fred, ajoute: «la rumeur veut que le film aurait été montré à la reine Elizabeth. En tout cas, l’administration de Buckingham avait demandé à en avoir une copie, mais il n’y a jamais eu de retour!» Un film de toutes les surprises, jusqu’à la fin… la toute fin même, lorsqu’on apprend dans le générique que Bézu (celui de «la queue leu leu»…) était l’attaché de presse!
Rinaldi, Fechner (le frère du producteur), Filipelli et Sarrus semblent avoir pris du bon temps sur place: «Ils étaient à l’hôtel Mandarin…, reprend Paul Clerc-Renaud. Avec les ennuis sur le tournage, il y a eu une période de relâchement. Ils faisaient la fête le soir, et il était difficile de les lever le matin!». Jean Sarrus, dans ses mémoires, révèle que le voyage a surtout été l’occasion d’expérimenter les mythiques fumeries d’opium… Fred Wang se souvient: «Le film n’a pas été un gros succès à Hong Kong, mais il a été bien reçu». C’est aujourd’hui un incontournable nanar du cinéma français des années 70, et l’un des rares, peut-être le seul, à avoir été tourné loin hors de France. Et pour les amoureux de Hong Kong, c’est une visite inattendue par de drôles de guides.

FD.

Sources : www.imdb.com; http://www.nanarland.com; www.lescharlots.com; remerciements à M. Paul Clerc-Renaud et M. Fred Wang, pour le temps qu’ils nous ont consacré et leurs précieux renseignements.

Crédits photographiques: www.nanarland.com (affiches française et allemande du film); collection particulière (l'avion miniature qui sert lors de la scène finale du film est toujours en bonne place dans les bureaux de la société hongkongaise Salon Film).

jeudi 19 mars 2009

Léon Rousset, témoin du typhon de 1874

De passage à Hong Kong après six années en poste à Fou-Tchéou, en Chine, le professeur Léon Rousset est témoin d’un terrible typhon dans la colonie britannique. Il raconte l’épouvantable nuit du 22 au 23 septembre 1874.
Léon Rousset est professeur de sciences. En 1868, il est nommé à l’arsenal de Fou-Tchéou, nouvellement créé par les Français à la demande du gouvernement chinois. Il reste six ans en poste, mais voyage peu alentour. Sa mission terminée, décoré du titre de «mandarin de 4e rang au bouton bleu», il décide d’arpenter plus attentivement ce pays qui le passionne. Il consacre l’année 1874 à ce périple, rapportant de précieuses chroniques, des récits détaillés… et une admiration sincère pour la civilisation chinoise. En septembre 1874, il arrive à Hong Kong, dernière étape avant de repartir en Europe.
Le 26 septembre, il écrit à son père: «A l’heure où je vous écris, Hong Kong tout entier est dans la désolation. Un typhon épouvantable, tel qu’aucun des plus vieux habitants de la colonie de se rappelle en avoir jamais vu s’est abattu sur elle dans la nuit du 22 au 23.» Léon Rousset entame alors le récit du drame. Le voyageur rapporte que dans la matinée du 22, le paquebot des Messageries Maritimes «Ava» est arrivé dans le port de Hong Kong avec un temps magnifique. Son équipage dit avoir essuyé une terrible tempête après Saigon, mais le dépouillement de la malle offre assez de distraction pour qu’on ne s’en préoccupe plus. L’enseignant passe sa journée à la bibliothèque et, en sortant, rencontre «un vent un peu frais, mais rien [d’]alarmant».
Quelques marins expérimentés conseillent de chercher des mouillages plus sûrs et vers 18h, le ciel se couvre de nuages noirs. Le vent souffle, mais là encore, rien d’anormal pour la saison. On s’attend tout au plus à une bonne tempête et la vie suit son cours. «Mais à minuit, je fus réveillé brusquement par une sensation extraordinaire : il m’avait semblé remuer comme sur un bateau.»
«A peine ai-je ouvert les yeux que le bruit des rafales qui soufflent au dehors me donnent rapidement la clef du phénomène. Le vent était tellement fort qu’il faisait osciller la maison sur sa base en lui donnant une sorte de mouvement de roulis». Léon Rousset décrit la tourmente sinistre des bruits autour de lui, la rage incroyable des violentes rafales. «A chacun de ses assauts, on entendait le craquement des arbres qui se brisaient ; des débris de tuiles ou de platras arrachés par le vent roulaient sur le toit et allaient se briser dans la rue avec un bruit strident. La maison, remuée jusque dans ses fondations, semblait, soulevée par la tempête, vouloir prendre son essor […]. Enfin, du lointain arrivait un bruit sourd et continu : c’était le mugissement de la mer.»
Léon Rousser s’habille et se tient prêt à évacuer la maison au moindre signe d’effondrement. Les heures sont longues. «Je n’oubliais mes propres inquiétudes que pour songer avec angoisses aux souffrances des malheureux qui se trouvaient en ce moment sur mer ou en rade.» Il se lance dans la description précise du naufrage qu’il imagine. A 2h30, ont lieu les rafales les plus violentes, qui brisent deux des cadrans de l’horloge publique et en arrêtent le mouvement. Vaincu par la fatigue, le voyageur sombre vers 4h du matin, pour émerger vers 7h dans un spectacle de désolation. «Je ne pourrai plus entendre mugir le vent sans me rappeler cette nuit terrible».
Les chemins sont à peine praticables à pied, jonchés de débris en tout genre. Et à mesure que Léon Rousset s’approche de la mer, la scène empire. Des épaves de navires ont été apportées par la mer déchaînée plus de cinquante mètres à l’intérieur des rues. «Tout le rivage était auparavant bordé d’un mur de quai construit de gros blocs de granit liés ensemble par des agrafes de fer et reposant sur un lit de béton de plus d’un mètre d’épaisseur. Derrière ce mur, il y avait un quai large de sept à huit mètres, élevé d’environ un mètre à un mètre cinquante au-dessus du niveau de la haute mer ; c’était ce qu’on appelait la Praya. Elle était bordée de l’autre côté par des maisons au rez-de-chaussée desquelles se trouvaient des arcades supportées par des piliers en maçonnerie comme celles de la rue de Rivoli […]. Eh bien! Après le typhon, à la place de la Praya, on ne voyait plus qu’un qu’une plage inclinée, encombrée par des blocs de pierre immenses, transportés jusqu’au pied des maisons ; ce sont les restes du mur de quai actuellement disparu. Les flots eux-mêmes sont venus battre les maisons jusqu’à une hauteur de quatre pieds». Ici et là, les mâts des navires coulés sortent encore de l’eau, des centaines de jonques éventrées laissent échapper leurs chargements et de rares bateaux, plus résistants, restent à flot, mais dans un état pitoyable. «De l’autre côté de la Praya, plusieurs maisons se sont entièrement écroulées, ensevelissant leurs habitants sous les décombres».
«C’est une ruine pour la colonie,» et quelques jours après la catastrophe, «le spectacle de la Praya était [encore] effrayant : on n’y pouvait faire deux pas sans rencontrer des cadavres que la mer venait d’y déposer.» Les habitants sont immédiatement à pied d’œuvre pour panser les plaies de la ville. Le Français décrit une population morne, travaillant «silencieusement à réparer le mal». Le séjour de l’enseignant se termine sur cet épisode tragique.
Léon Rousset devient membre de la Société de géographie de Paris à son retour. Il multiplie les conférences et les interventions sur la Chine, assurant même un cours sur le sujet à l’Ecole libre des sciences politiques. Fort de son expérience et de sa passion, il prône un rapprochement franco-chinois pour contrecarrer l’influence anglaise ou russe. En 1878, paraît son ouvrage «A travers la Chine», sorte de résumé de ses pérégrinations. L’influence de l’auteur sur ses contemporains est grande, et sa vision de la Chine marque durablement les esprits curieux de France ; particulièrement un certain Jules Verne, qui s’inspire de ses descriptions et le cite dans « Les tribulations d’une Chinois en Chine » (1879).

FD.

Sources et crédits photographiques : Léon ROUSSET, A travers la Chine, Hachette, 1878 ; Numa BROC, Dictionnaire illustré des explorateurs français du XIXe siècle, 1992.

Remerciements à M. Yves Azémar et son inépuisable librairie d'ouvrages anciens sur l'Asie, 89 Hollywood road - Hong Kong.

lundi 9 mars 2009

Le Père Vircondelet, 50 ans d’apostolat à Hong Kong

De 1920 à 1970, le Père Vircondelet des Missions Etrangères de Paris (MEP) a vu Hong Kong évoluer et connaître des fortunes diverses au gré d’une Histoire mouvementée. Sa vie au service des Missions est aussi une vie hong kongaise où le sacerdoce se confond avec une passion sans faille pour la colonie britannique.
Léon Vircondelet est né en 1890 à Vesoul. A 18 ans, il entre au séminaire des Missions Etrangères, mais la Grande Guerre retarde son ordination. Il est mobilisé et reçoit la gestion d’un hôpital dans les Vosges. En 1919, c’est comme lieutenant qu’il reprend sa place au séminaire. Il est alors ordonné prêtre et immédiatement envoyé à Canton. L’aventure asiatique commence : un long parcours oriental de cinquante ans, avec Hong Kong comme point d’attache.
Rapidement repéré pour ses nombreuses qualités de gestionnaire, le missionnaire est nommé dans la colonie britannique en 1921 en tant qu’assistant procureur. C’est un discret mais efficace administrateur. Il entreprend notamment, à cette époque, de faire bâtir une école chinoise et un hôpital (Sainte-Thérèse) à l’emplacement d’une vaste filature de coton rachetée par le Père Robert.
En 1934, il assure l’intérim lors d’une vacances à la procure de Saigon. Il montre ainsi l’étendue de ses capacités et, l’année suivante, il est désigné procureur général en Extrême-Orient. Léon Vircondelet est à la fois le dernier procureur général des MEP de Hong Kong, à partir de 1935, et le premier économe général, à partir de 1950, les Missions Etrangères se réorganisant après la guerre autour de nouvelles fonctions.
Formé par le Père Robert (l’excellent financier qui a tant fait fructifier les biens des MEP à Hong Kong), le Père Vircondelet gère avec adresse toutes les affaires d’argent jusqu’en 1960. Non sans mal, car la période est autrement plus difficile. Occupation japonaise, montée du communisme, contexte d’insécurité et d’instabilité… c’est lui qui organise donc la vente de beaucoup de propriétés au gouvernement de Hong Kong, en particulier la Procure en 1953 (maintenant la cour d’appel final) et Nazareth en 1954. Des choix certainement critiquables aujourd’hui, mais que le contexte de l’époque explique.
C’est particulièrement pendant la Seconde guerre mondiale et la période de l’Occupation japonaise, que le Père Vircondelet s’illustre. Toujours réactif, l’homme s’engage dès le début en faveur de la France Libre, sans pour autant prendre les armes. Les échanges entre l’Ambassade de France à Pékin et le gouvernement général d’Indochine sont clairs à ce sujet, et montrent que les Japonais se plaignent de «la compromission active de plusieurs Français notables dans la direction de la propagande anglo-gaulliste à Hong Kong». Le Père Vircondelet est en tête de liste.
Le missionnaire parvient à sauvegarder les intérêts des religieux, évite les pillages (notamment de l’imprimerie de Nazareth) et vient en aide à de nombreux Français. Il semble que ce soit lui qui récupère certains biens ou archives de particuliers et de sociétés (c’est attesté pour la Société des Charbonnages du Tonkin et le Consulat de France). Il entretient des liens amicaux étroits avec Louis Reynaud, le consul général. A la mort du diplomate, en 1943, le Père Vircondelet s’installe même dans les locaux consulaires de manière à les protéger du pillage et à faire perdurer une présence symbolique.
Beaucoup de bâtiments du centre-ville gérés par les Missions sont détruits ou endommagés pendant les hostilités. Le prêtre entreprend dès 1945 de les faire rénover et moderniser. Il organise ensuite des festivités remarquées pour le centenaire de la présence des sœurs de Saint-Paul, en 1948. La même année, il est décoré de la Croix de Chevalier de la Légion d’honneur, pour l’ensemble de son action pendant la guerre.
Fatigué, il démissionne en 1960. Le Supérieur général Maurice Quéguiner lui exprime alors : «au nom de toute la Société et en mon nom personnel, la profonde et affectueuse gratitude de tous, pour tous les services rendus durant toute une vie de missionnaire et singulièrement comme économe général pendant vingt-cinq ans, avec un dévouement et une générosité jamais démentie».
C’est encore et toujours à Hong Kong que le Père Vircondelet choisit de passer une retraite active. Il y reste encore dix ans. Le prêtre quitte la colonie britannique en 1970, après cinquante ans de présence. Il se retire au sanatorium de Montbeton en France, où il s’éteint en novembre 1973.

FD.

Sources : Archives des Missions Etrangères de Paris ; Archives du ministère des Affaires Etrangères de Nantes. Crédit photographique : Archives des Missions Etrangères de Paris.

jeudi 5 mars 2009

La contrefaçon, déjà un problème en 1876 !

La copie frauduleuse de produits de luxe n’est pas une nouveauté ! D’une actualité criante aujourd’hui, la contrefaçon est déjà au centre des préoccupations commerciales il y a plus de 130 ans. Et Hong Kong, une plaque tournante du trafic en Asie.
«Monsieur, vous n’ignorez pas que la contrefaçon des produits français à l’étranger a pris, depuis quelques années, un développement considérable». C’est en ces termes que le ministre des Affaires Etrangères Louis Decazes s’adresse à tous les postes diplomatiques, le 23 mars 1876. «Cet état de choses, si préjudiciable à notre industrie nationale, a, en partie, pour cause l’ignorance où se trouve l’acheteur, de la véritable marque adoptée par le fabricant pour permettre de constater l’authenticité de son produit.»
La Direction des Consulats et des Affaires commerciales espère trouver une parade avec le concours «de diverses chambres de commerce et l’approbation de M. le Ministre de l’Agriculture et du Commerce». L’idée est de «réunir dans un recueil spécial destiné à la plus grande publicité, les marques de fabriques françaises». Cet ouvrage est envoyé à toutes les ambassades et consulats pour être mis à disposition du public. Tous «les signes distinctifs et authentiques des produits nationaux» sont répertoriés et le guide est appelé à être enrichi et réédité tous les ans.
«En fournissant aux consommateurs les moyens de reconnaître la sincérité des produits qui leur sont livrés, il pourra contribuer à protéger notre industrie contre les contrefaçons dont elle est trop souvent victime à l’étranger». Il semble toutefois que ce recueil ne soit pas la solution miracle au problème.
En octobre 1887, de nouveaux courriers sont échangés à ce propos ; cette fois, la colonie britannique de Hong Kong est tout particulièrement visée. Selon les autorités françaises, c’est un grand centre de transit, voire de fabrication, de contrefaçons en Asie. Le sujet revient de manière récurrente dans les préoccupations consulaires, tout le long de l’histoire du poste, et la croissance du phénomène est toujours soulignée…
FD.

Sources : Archives du ministère des Affaires Etrangères, Nantes.

lundi 2 mars 2009

La vie ordinaire d’un petit Français de Hong Kong

Faire l’histoire de la communauté française à Hong Kong depuis 160 ans… c’est aussi s’intéresser à ceux qui s’y trouvent ballottés au gré des pérégrinations parentales. Les enfants ne laissent pas d’archives et les institutions s’intéressent peu à eux. Un témoignage, à la fois anodin et révélateur d’une époque, permet de mettre en lumière le quotidien d’une tête blonde catapultée en Extrême-Orient.
Suite à la publication de notre article sur l’histoire de l’école française à Hong Kong, un courriel est arrivé disant en substance, «le petit garçon au premier plan sur la photo… c’est moi!». Mathieu Bringer a passé quatre ans à Hong Kong, de 1980 à 1984. «Mon père travaillait pour une entreprise hollandaise de textile, se souvient-il. Il dirigeait des centrales d’achat et nous voyagions beaucoup, d’Afrique du Sud aux USA, etc.» Ainsi habitués à l’expatriation, Mathieu, ses deux frères, sa sœur et leurs parents, débarquent dans la colonie britannique en 1980. Le jeune garçon a 7 ans ; il est inscrit à l’école française, alors située dans l’ancien hôpital militaire de Borrett road. Commence alors une nouvelle vie trépidante.
La famille s’installe à Chung Hom Kok, non loin de Repulse bay. «J’y suis revenu il y a cinq ans, c’est fous comme tout à changé… Ce n’est pourtant pas si loin!». Et de raconter l’interminable trajet en bus pour aller à l’école, les terrains vagues aujourd’hui devenus grandes propriétés. «Je garde des impressions plus que des souvenirs précis. Par exemple, je jouais tous les samedis matin au foot sur le Peak… et j’ai l’image de nos parties qui se déroulaient dans la brume plus de la moitié de l’année!» Mathieu évoque encore les typhons et les toutes les fenêtres scotchées de sa maison, ou les discussions de cours de récréation sur les serpents de l’école : «Il y avait la forêt tout autour de l’établissement ; évidemment on nous interdisait d’y aller… et on nous faisait peur avec les serpents qui étaient sensés roder dans les parages». Le jeune homme se remémore également les trajets en Star Ferry pour aller au cours de Judo, «avec la drôle de machine qui avalait les pièces». Plus de 25 ans après, certains lieux restent incontournables pour les enfants : «Comment pourrais-je oublier Ocean park! Et le restaurant flottant d’Aberdeen, le tournoi de rugby à sept…»
Plus précis sont les souvenirs du passage du navire-école de la Marine française, la Jeanne d’Arc. «Mon oncle était le second de ce navire (il s’agit aujourd’hui du vice-Amiral Teule). Nous avions eu le droit à une visite personnalisée, précise Mathieu Bringer, et nous avions mangé dans le mess des officiers. Vous imaginez l’effet sur un gosse de huit ans!». Autre événement resté en mémoire, un exceptionnel voyage en Chine. «Mes parents ont mis deux ans à obtenir le visa. Je me souviens très bien de marées de vélos et d’hommes en uniformes avec les casquettes!».
Le père de Mathieu s’est investi dans la vie de la communauté française. «Il faisait parti du comité exécutif de l’école au moment où le déménagement vers Jardines était en préparation.» La famille Bringer a quitté Hong Kong avant le changement effectif d’établissement, mais «mon père raconte qu’il y avait, par exemple, tout un débat autour de la climatisation. Paris refusait cet aménagement qui était considéré comme un luxe, rapporte Mathieu Bringer. Lorsqu’une délégation de l’agence parisienne est venue en visite pour évaluer le projet, le comité exécutif l’a accueillie dans une salle sans climatisation! C’était en pleine saison chaude, il faisait une moiteur incroyable… A la fin de la réunion, tout le monde était d’avis que l’investissement était nécessaire.»
Après quatre ans passés à Hong Kong, Mathieu suit sa famille en Belgique pour une installation plus durable. «J’ai fait mes études entre la France et la Belgique, raconte le jeune homme. J’ai suivi une formation d’ingénieur et je suis parti sur une thèse en astrophysique». L’Asie est restée ancrée dans l’esprit du garçon qu’il était. «J’ai fait mon possible pour repartir. Ce n’est pas un hasard si, ensuite, je suis devenu VSN à Hanoi!, explique Mathieu Bringer. Ce fut également une excellente expérience ; je m’occupais de coopération scientifique.» Et le voyageur d’enchaîner sur une année sabbatique avec un camarade, pour faire un demi-tour du monde, de Hanoi à Paris, sur de vieilles motos russes.
«Maintenant je suis conseiller en propriété industrielle, et dans quelques semaines, je pars à Shanghai pour occuper un nouveau poste.» Pour Mathieu, cette destination n’est pas anodine non plus. «Je crois que mon expérience hongkongaise a vraiment été importante, analyse celui qui était alors un petit enfant de 8 ans. C’était à un âge où l’on découvre plus attentivement notre environnement, où l’on est plus réceptif… et je suis marqué pour toujours par la découverte de Hong Kong! Même s’ils sont très diffus, j’ai des souvenirs et des impressions fantastiques.»

FD.

Sources : remerciements à M. Mathieu Bringer pour son précieux témoignage. Crédits photographiques : archives privées.

jeudi 26 février 2009

1932, le plaidoyer du consul pour un consulat général à Hong Kong !

La demande d’élévation du poste consulaire de Hong Kong de consulat à consulat général est récurrente à partir du début du siècle. En 1932, le consul expose un argumentaire détaillé, riche en informations sur l’état de la colonie et sur la présence française à l’époque.
La transformation d’un poste diplomatique de consulat à consulat général n’est jamais une décision prise à la légère, et il s’agit toujours d’une affaire suivie de près par les Etats concernés. Le pays qui décide d’ouvrir une telle représentation montre ainsi son intérêt pour la ville et sa volonté de développer les relations ; le pays d’accueil y voit une marque de reconnaissance… Il y a également un intérêt personnel et financier pour le consul affecté à une telle fonction. Les émoluments sont plus élevés dans un consulat général et du point de vue carrière, il est mieux pour un consul général d’obtenir un poste éponyme plutôt qu’un simple consulat.
Georges Dufaure de la Prade est dans ce cas, en 1932. Ce diplomate d’une cinquantaine d’années, ancien élève de l’Ecole des langues orientales vivantes, occupe des postes dans la région depuis 27 ans. Il a commencé à Séoul comme élève interprète, et gravit lentement mais sûrement les échelons de la carrière diplomatique : Canton, Hoi-How, Shanghai, Fou-Tchéou, Amoy, puis à nouveau Canton. Il est élevé au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur en 1923 puis nommé consul général le 25 octobre 1930. A cette occasion, il est envoyé à Hong Kong, mais ce poste n’est qu’un consulat… et il ne touche donc pas tous les bénéfices de son nouveau grade administratif.
L’un de ses prédécesseurs, Gaston-Ernest Liebert (resté en poste 15 ans entre 1901 et 1916) avait multiplié les demandes de transformation du poste, en vain. Georges Dufaure de la Prade ne tarde pas lui aussi à se fendre d’une longue lettre, adressée «au ministre de France en Chine», l’équivalent de l’ambassadeur avant que les relations diplomatiques ne soient normalisées avec ce pays. Pour justifier l’importance de son poste, il dresse un précieux état des lieux de la colonie, de la communauté française et des intérêts de la France.
L’élévation du poste s’impose «tout d’abord en raison de l’importance de la colonie britannique à Hong Kong au point de vue économique et politique». Le consul général détaille longuement, avec force chiffres, les atouts de l’île. Base navale stratégique, carrefour commercial, centre politique, tout y passe pour donner à Hong Kong toute son importance. Le diplomate, qu’on sait féru de poésie, mêle souvent quelques envolées lyriques à sa prose consulaire ; il explique par exemple que Hong Kong est une terre d’asile et «constitue le hâvre par excellence, aussi accueillant aux navires qu’aux rescapés des tempêtes politiques qui sévissent sur le territoire voisin plus souvent que les typhons sur les mers de Chine ; faisant suite à un passé brillant et à avenir plus terne, plus terne uniquement parce qu’une éclipse de soleil obscurcit momentanément le firmament tout entier, déjà, s’entrouvrent, à l’horizon, lumineuses et infinies, les perspectives d’un avenir incomparable.»
Dufaure de la Prade est également un analyste pertinent. Sa vision du futur de Hong Kong est troublante d’actualité: «Aussitôt que la crise mondiale sera passée, et au fur et à mesure que la Chine se libérera des entraves […], et que les commerçants avisés chinois et étrangers, y fixeront, à l’abri des exactions et des désordres, le siège de leurs affaires, Hong Kong jouera un rôle décidément prépondérant en Extrême-Orient». D’ailleurs, il s’agit déjà à l’époque du 5e port de commerce au monde. Et le consul de renchérir à ce propos: «ses rivaux, New york, Hambourg, Anvers, Londres, et des ports moins importants comme Trieste ou Alexandrie sont tous dotés de consulats généraux français.»
Les intérêts de la France sont nombreux et méritent d’être mieux défendu selon le diplomate. Du point de vue démographique, il démontre qu’en faisant abstraction des Chinois et des Anglais qui sont chez eux, les Français sont la quatrième communauté derrière les Japonais, les Portugais et les Américains, «avec 227 personnes plus 78 Annamites.»
Pour ce qui concerne les affaires, «nous sommes les seuls, avec les Japonais, les Hollandais et les Américains à posséder des établissements de crédit». Et de citer la banque d’Indochine et la banque franco-chinoise pour l’industrie. «La Banque d’Indochine a su s’assurer une position de 1er ordre puisqu’elle est la 4e banque […] immédiatement après les trois banques anglaises de la place.» Deux lignes maritimes sont installées et les liaisons sont nombreuses avec l’Indochine, conférant à la France le 3e rang dans les mouvements commerciaux, et un 1/10 du chiffre global des transactions commerciales.
«Au point de vue moral, l’influence française s’exerce» à travers une longue liste d’institutions. «Un hôpital connu de la population uniquement sous la désignation de French hospital» vient en tête de l’énumération. Pensionnat, orphelinat, œuvres diverses des sœurs de Saint-Paul de Chartres, procure générale des Missions étrangères (avec son imprimerie et son sanatorium), collèges des Frères de la Doctrine Chrétienne… tout est ensuite passé en revue. Le consul se targue également «d’une bibliothèque de prêts de livres […] dans les bureaux du consulat avec près de 3000 volumes».
Dufaure de la Prade insiste sur un fait important. Le consulat de Hong Kong est une interface entre l’Indochine colonisée, la Chine est pleine ébullition et la base de la présence britannique dans la région. Les échantillons des produits de la colonie sont distribués à Hong Kong via le consulat, les Annamites révolutionnaires exilés sont surveillés, etc.
Pour enfoncer le clou, le consul part dans une série de remarques générales. «Toutes les grandes Nations, sauf l’Allemagne et la France, ont ici des consulats généraux» et il ajoute que les consuls généraux sont mieux considérés et traités par les autorités coloniales, «ils jouissent d’une plus grande faveur que les simples consuls». Et puis, «ici, passent en transit, de hauts fonctionnaires […], de hautes personnalités» que le consul aimerait recevoir avec une position digne de ce nom. Le problème financier est enfin abordé avec les réceptions et la tenue du rang «puisque, de toute vraisemblance, l’indemnité de fonctions se trouverait légèrement relevée.»
Malgré ces justifications, Dufaure de la Prade quitte son poste en 1934 sans avoir gain de cause pour la colonie britannique. Il est muté à Milan, et devient ministre plénipotentiaire avant d’être envoyé à Kaboul où il termine sa carrière. Avant la Seconde guerre mondiale, le poste n’a toujours pas changé de dénomination. Dans l’état actuel des recherches, il est supposé que le retour de la présence diplomatique française à Hong Kong, en 1946, est l’occasion du passage de consulat à consulat général.

FD.

Sources : archives du ministère des affaires étrangères de Nantes.

jeudi 19 février 2009

«Première vision de Chine» de Victor Segalen

De 1909 à 1913, Victor Segalen effectue le premier de ses trois séjours en Chine. Parti pour perfectionner sa connaissance de la langue chinoise, il saisit l’occasion dont il rêvait de s’établir dans le pays en acceptant en janvier 1911 un poste de professeur à l’Ecole de médecine de Tiensin. Il ne retournera en France qu’en juillet 1913.
Le 25 avril 1909, Victor Segalen s’embarque à Marseille pour la Chine à bord du «Sydney». Il laisse en France sa femme, Yvonne («Mavone») et leur fils Yvon, né en 1906, qui le rejoindront plus tard. Depuis 1908, Segalen s’est mis à l’étude du chinois et, reçu à son examen d’élève-interprête de la Marine, obtient une nomination en Chine pour se perfectionner dans l’étude de la langue chinoise. Tout au long de la traversée, il adresse à Mavone de nombreuses lettres mêlant impressions, descriptions et conseils pratiques pour son voyage prochain.Le «Sydney» accoste à Hong-Kong le 25 mai, de nuit sous des «torrents d’eau». Dès le lendemain, Segalen adresse à son épouse une longue lettre où il mentionne sa rencontre avec M. Jasson, directeur des postes françaises à Hankéou, qui l’assure de la régularité des postes dans le pays, et où il lui fait part de son émerveillement à ce premier contact avec la Chine:
«Hong-Kong est une chose splendide. Première vision de Chine, car ces monts hautains, aux lignes élégantes et nobles, drapés de brousse verte voilée parfois à mi-seins de collines de l’ombre de nuages, cela, c’est de la terre chinoise, malgré la possession anglaise. J’avoue cependant que ces possesseurs en ont tiré un splendide parti.
Arrivée absurde dans la nuit. Nuages, nuées et pluies sur la côte. Mon compagnon de table et d’escale, le jeune Espagnol de Manille, me pilote aimablement. Mais quel «pittoresque!» L’adjectif, banal, est le mieux placé du monde. Hauteurs, amphithéâtres de ruelles, de nations, boutiques, masses vertes mouillées, enseignes, couleurs, soleils et nues dans l’ingéniosité anglaise. Inévitable ascension funiculaire au Peak. Mais vue sur une mer de brume seulement.
Les sampans sont des maisons de famille flottantes. Tout en déménageant leur passager du paquebot à terre, ils se livrent aux occupations sociales les plus diverses, hormis celle qui consisterait à augmenter une famille déjà surabondante : le père, à l’avant, tire sur un aviron ; la femme godille et gouverne à l’arrière ; et, pendu sur son propre arrière, à elle, un dernier- né sommeille aux mouvements qu’elle fait pour pousser le bateau. Entre les deux, homme et femme, toute une nichée du diamètre d’Yvon, dont les uns dorment, les autres rament, ou amènent la voile, ou mangent ou… ou se battent. Ce sont de bien braves gens le jour et de jolis pirates la nuit. Ils ont fait, jusqu’à ces derniers temps disparaître plus d’un passager, ou plus d’un bateau sur lequel ils s’embarquaient comme passagers ; et ils ont donné quelques filaments à retordre aux Anglais. Maintenant encore, on ne s’embarque pas de nuit dans un de ces sampans sans qu’un policeman hindou en prenne le numéro : pour retrouver ensuite les coupables, en cas d’avarie du passager, ou même de noyade assez provoquée…
Départ à 4 h. Beauté de la passe de l’Est. Comme un beau fruit mûr dont on palpe amoureusement les contours, notre marche lente mais certaine entoure d’un sillage distant la globuleuse Chine dont je vais si goulûment presser le jus!»
Arrivé le 12 juin à Pékin, Segalen y attend jusqu’au début juillet Auguste Gilbert de Voisins, son compagnon d’expédition. Tous deux quittent la capitale le 9 août pour un grand voyage dans l’ouest de la Chine. Ils arrivent à Chengdu le 6 décembre et y sont accueillis par le consul général de France, Pierre Bons d’Anty. Après avoir descendu le Yangtsé, ils atteignent Shangaï le 28 janvier 1910. Début février, Segalen et Voisins s’embarquent pour le Japon et visitent Nagasaky, Kobé, Osaka, Kyoto et Tokyo. Le 27 février, de retour à Hong-Kong, Victor Segalen y retrouve Mavone et Yvon.

DVR.

Sources : Segalen (Victor), Lettres de Chine. Paris, Plon, 1967 ; Segalen (Victor), Œuvres complètes, Paris, Robert Laffont, 1995 ; Victor Segalen, Paris, Les Cahiers de l’Herne, 1998 ;
Dumasy (Jacques), La France et le Sichuan, un regard centenaire, Chengdu, Consulat général de France, 2007. Crédits photographiques : archives du ministère des Affaires étrangères, Paris; http://www.patrimoine.combrit-saintemarine.fr

lundi 16 février 2009

Les deux premiers vols à Hong Kong du Farman IV

Le Farman IV, biplan de bois et de toile, a eu un destin particulier à Hong Kong, ville où il a effectué deux premières. C’est à son bord que fut réalisé en 1911 le premier vol d’un avion sur le territoire et, en 1997, le biplan Farman IV fut premier appareil à utiliser le tout nouvel aéroport de Chek Lap Kok !
D’origine anglaise, Henry Farman (1874-1958) est né à Paris. Il opte pour la nationalité française en 1937 et fait franciser son prénom, pour devenir depuis, dans la littérature aéronautique, Henri Farman, pionnier français de l’aviation. En effet, outre le cyclisme et l’automobile, Henri Farman se passionne aussi pour l’aviation naissante. Titulaire du brevet de pilote n°5 de l’Aéro-club de France, il réussit le 13 janvier 1908 le premier kilomètre en circuit fermé à Issy-les-Moulineaux. Il effectue ensuite le 28 mars le premier vol de biplan avec passager et, le 30 octobre, assure le premier vol de ville à ville, pour un trajet de 27 km. Son expérience et son rôle de précurseur le conduisent aussi à construire, à l’aide de son frère Maurice, ses propres aéroplanes. Le Farman I est une adaptation d’un avion acquis en 1907 auprès d’un autre pionnier français de l’aviation, Gabriel Voisin. Le Farman II est aussi construit à partir d’un modèle Voisin, mais ses faibles performances conduisent vite à l’abandon du projet. Tout autre est le sort du Farman III, construit en 1909 et marquant une étape décisive dans l’histoire de l’aviation. Il s’agit en effet du premier avion doté d’ailerons, innovation qui confère à l’appareil une stabilité exceptionnelle. En août 1909, Henri Farman remporte aux commandes du Farman III le Grand prix de Reims de l’Aviation, en battant le record du monde de distance, sur 180 km, en 3 heures et 5 minutes. La société Farman vend une trentaine de Farman III à différents acheteurs français (dont l’Armée) et étrangers. Puis, sur la base de ce succès technique et commercial, Henri et Maurice Farman développent le Farman IV.
Le nouvel aéroplane de la compagnie Farman, intègre les améliorations apportées au Farman III, dont les ailerons et des roues pour améliorer les déplacements au sol. L’envergure est allongée d’un mètre. L’appareil affiche ainsi une longueur de 11,67m, une envergure de 16,50m, une surface portante de 51,5m2 et un poids de 290 kg à vide et 480 kg en pleine charge, ce qui lui permet d’emporter un passager. L’avion est propulsé par un moteur Gnome de 50ch qui lui permet une vitesse de 70km/h. L’appareil, comme son prédécesseur, rencontre également un franc succès auprès des amateurs d’aviation et des armées, qui commencent à voir l’intérêt de l’aviation. Parmi les acquéreurs du Farman IV se trouve un pilote qui, déjà propriétaire d’un Farman III, voit le potentiel de la nouvelle machine.
Ce pilote, Charles Van den Born (1873-1958), présente de nombreux points communs avec Henri Farman. Comme lui, il est d’origine étrangère, mais opte pour la nationalité française en 1936. Né à Liège en 1873 d’une mère française et d’un père belge, Charles Van den Born est aussi, comme Henri Farman attiré par les sports de vitesse et par le cyclisme. Il est d’ailleurs, de 1895 à 1909 un champion de cyclisme reconnu et remporte à plusieurs reprises le championnat de Belgique de vitesse. Van den Born partage également avec Henri Farman la même passion pour l’aviation. Il apprend à piloter à l’école Farman du camp militaire de Châlons et obtient le 8 mars 1910 le brevet de pilote n°37 de l’Aéro-club de France puis, le 31 mars, celui de l’Aéro-club de Belgique (n°6).
Charles Van den Born décide alors de se rendre en Asie pour y effectuer des démonstrations aériennes. Il retient pour ce projet le Farman IV, appareil éprouvé et doté d’excellentes qualités de vol. Mais Charles Van den Born y ajoute des modifications permettant son démontage et son remontage. Le Farman IV peut ainsi être démonté en sept parties, transportables en caisses par bateau ou par train. Charles Van den Born quitte Marseille le 22 octobre 1910, accompagné d’un mécanicien. Il emporte avec lui un lot de pièces de rechange dont un moteur de secours, trois hélices et des roues supplémentaires. Le pilote effectue des premiers vols aériens à Saigon, le 10 décembre 1910, puis à Bangkok le 31 janvier 1911, en présence du roi du Siam. L’étape suivante est Hong Kong, où Charles Van den Bron arrive le 27 février 1911. Malgré plusieurs démarches auprès du Gouverneur Frederick Lugard, relayées par celles de marchands britanniques locaux, Charles Van den Born ne réussit pas à obtenir l’autorisation d’utiliser le champ de courses de Happy Valley, sur l’île de Hong Kong. Son choix se porte alors sur un terrain situé près d’une plage à Shatin, dans les Nouveaux Territoires et l’autorisation nécessaire à ce premier vol lui est enfin accordée. La nouvelle est amplement diffusée dans les journaux de la colonie et, le 18 mars 1911, un train spécial sur la nouvelle ligne Kowloon-Canton amène les spectateurs sur le site. Mais, une arrivée tardive du train, liée à un retard à l’embarquement du Gouverneur, conjuguée à des conditions atmosphériques peu favorables, avec des vents forts, rendent impossible la démonstration aérienne à l’heure initialement prévue. Le Gouverneur et la plupart des spectateurs quittent Shatin quand le vent se met à faiblir. Charles Van den Born peut alors décoller et ce premier vol historique à Hong Kong n’a pour témoins que les quelques spectateurs patients et enthousiastes qui sont demeurés sur place ! Charles Van den Born reste un mois à Hong Kong et effectue d’autres démonstrations aériennes, dans les Nouveaux Territoires mais aussi sur l’île de Hong Kong, l’autorisation ayant enfin été donnée. Charles Van den Born a ouvert la voie de l’aventure aéronautique à Hong Kong.
86 ans plus tard, en 1997, année de la rétrocession de Hong Kong à la Chine et des derniers travaux préparant l’ouverture du nouvel aéroport de Hong Kong, Chek Lap Kok appelé à remplacer celui de Kai Tak, des passionnés d’aviation décident de commémorer ce premier vol historique à Hong Kong. Ces enthousiastes de la Hong Kong Historical Aircraft Association (HKHAA) confient à une entreprise spécialisée du Texas, Vintage Aviation Services, le soin de construire une réplique fidèle du Farman IV. Les recherches des plans originaux de l’avion prennent plusieurs mois et sont conduits auprès de grands musées, dont celui du Musée Royal de l’Armée et d’Histoire de Belgique, le musée de l’Air du Bourget, le Air and Space Museum de Washington et le musée de l’US Air Force à Dayton. L’avion est terminé en septembre 1997 et, comme son illustre ancêtre original, il est expédié à Hong Kong en caisses mais, cette fois-ci, le voyage s’effectue en Boeing 747 Cargo et non en bateau. Comme en 1911 aussi, l’arrivée du Farman IV à l’aéroport de Kai Tak, son remontage dans des locaux situés à Chek Lap Kok et les préparatifs de ce «second premier vol» font l’objet d’une grande couverture médiatique dans la presse de Hong Kong. Le vol ne peut se dérouler à Shatin car le champ où a lieu le premier vol à Hong Kong est maintenant entouré de hauts immeubles. Le 15 novembre 1997, le pilote de l’avion, Roger Freeman, habillé en pilote du début du XXe siècle, décolle donc de la piste de Chek Lap Kok pour un vol de 20 minutes puis y atterrit. L’événement est suivi par une foule nombreuse, dont les représentants officiels du nouveau gouvernement de Hong Kong. Le Farman IV devient ainsi le premier avion de l’histoire à utiliser la piste du nouvel aéroport de Honk Kong, plusieurs mois avant son ouverture au trafic aérien.
Les autorités de l’aéroport et les passionnés du HKHAA décident de conserver cette réplique du Farman IV et de l’offrir à l’admiration des voyageurs aériens du XXIe siècle. Le Farman IV est ainsi, depuis le 22 avril 1998, suspendu au plafond du Terminal I de l’aéroport de Hong Kong, frêle «cage à poules» de bois et de toile qui rappelle le chemin parcouru à Hong Kong par l’aventure de l’aviation.

CR.

Sources : revue «Pégase», juillet 1999 ; www.hydroretro.net; archives du South China Morning Post. Crédits photographiques: Jean Devaux, CR. http://www.geocities.com/CapeCanaveral/Cockpit/9695/HongKongfirstflight.htm

jeudi 12 février 2009

La Chambre de Commerce ouvre ses portes en 1986!

Pour répondre aux besoins d’une florissante communauté d’entrepreneurs au milieu des années 1980, une poignée d’entre eux se réunit pour créer la première chambre de commerce française à Hong Kong. Plus de 20 ans après, le succès n’est pas démenti et les souvenirs sont nombreux. Retour sur le parcours de la «French business association».
Au milieu des années 1980, la communauté française à Hong Kong est en pleine augmentation. Les entreprises s’intéressent à la colonie britannique, mais parfois avec timidité puisqu’on sait (à partir de 1984) que la Chine y reprendra ses droits en 1997. Danger ou opportunité? Pour répondre à ces questions et entraîner une dynamique française dans les affaires, six ou sept entrepreneurs décident de créer une chambre de commerce et d’industrie. «Le consulat de France poussait en ce sens depuis un moment, explique Gérard Millet, l’un des membres fondateurs. Il y avait un réel besoin de la part des entreprises.»
Le premier président est Alain d’Argenlieu. «Les moyens étaient très limités au début, se souvient Gérard Millet, aujourd’hui directeur de Sodica, société de conseil en fusions- acquisitions du Groupe Crédit Agricole. Nous avions très peu de fonds.» Et pas de bureaux permanents ! L’association est alors itinérante, hébergée par diverses entreprises françaises. «Les premiers membres du bureau venaient souvent du secteur bancaire, note l’homme d’affaire. S’occuper d’une telle association était lourd et nécessitait du secrétariat.»
Gérard Millet est le troisième président de 1989 à 1991 ; une époque où l’association prend beaucoup d’ampleur, preuve de son succès. «Une réorganisation s’imposait, affirme-t-il. En 1990, nous nous sommes installés dans nos premiers bureaux, et le premier poste de directeur salarié a été créé». Vient ensuite la présidence de Paul Clerc-Renaud, directeur du groupe Fargo, de 1991 à 1993. C’est une période charnière: «C’était juste après Tien An Men qui avait beaucoup secoué Hong Kong, se souvient l’intéressé. Il fallait rassurer les employés français pour les inciter à venir ici.» C’est à cette époque que sont négociés les visas permanents pour les employés clés des grandes entreprises françaises. «C’était aussi le moment des frégates de Taiwan et les relations étaient officiellement difficiles avec la Chine, souligne l’ancien président. Mais Deng Xiao Ping menait une politique d’ouverture dans le Sud.»
En 1992, les craintes sont toujours aussi récurrentes au sujet du retour prochain de la domination chinoise. C’est l’objet du premier article du premier numéro de la revue «Hong Kong echo», le magazine de la chambre de commerce: «Hong Kong : qui a peur de 1997 ?» est signé de Yves Chemla. L’entrepreneur se veut optimiste voire enthousiaste sur les opportunités à venir. C’est le mot d’ordre général de la chambre de commerce au cours de ces années. Toujours en 1992, avec cette même volonté de séduire les hommes d’affaires français, Paul Clerc-Renaud initie l’opération «Le monde chinois». 300 chefs d’entreprises répondent à l’appel et partent en visite de la zone économique spéciale de Shenzhen. «C’était une véritable aventure dans le delta de la rivière des perles, révèle Paul Clerc-Renaud. C’était un immense chantier où tout était en construction. Henry Fok avait fait ouvrir l’autoroute en construction seulement pour nous!»
En juillet 1992, un nouveau gouverneur, Christopher Patten (désormais Lord Patten), est nommé à Hong Kong. «En octobre, il a fait un discours très mal perçu par Pékin où il exposait ses conditions pour la rétrocession prochaine, reprend l’ancien président Clerc-Renaud. Nous l’avons rencontré le jour où il se rendait à Pékin… Il boitait à cause d’une blessure faite au tennis le matin même!». Les relations ont toujours été étroites avec les autorités, l’association se présentant également comme une interface de communication et de médiation. La chambre de commerce avait également reçu le prédécesseur de Chris Patten, le gouverneur David Wilson. «C’était un excellent sinologue, affirme Paul Clerc Renaud. Un homme très fin qui anticipait les réactions des Chinois, mais très mal jugé par John Major».
La French business association, c’est aussi un réseau, le théâtre de nombreuses rencontres avec des personnalités : Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre, Dominique Strauss-Kahn, Michel Rocard, pour la politique, mais aussi Matthieu Ricard, Jacques Séguéla, Loïck Peyron, Pierre Haski et bien d’autres encore pour ne citer que des Français. Le livre d’or regorge de signatures d’invités de marque! La chambre de commerce s’est aussi lancée dans l’organisation du prestigieux gala de clôture du French May.
Avec ses 600 membres et ses treize employés permanents, la chambre de commerce française est aujourd’hui plus que jamais dynamique. C’est la deuxième chambre européenne, juste derrière les Britanniques. «C’est toujours un club de rencontres pour les entrepreneurs, mais totalement adapté à Hong Kong, explique Maryse Kraatz, l’actuelle directrice générale. Nous dépassons la dimension de solidarité entre Français pour aller plus loin. Ici les chambres de commerce sont puissantes et nous devons nous ouvrir aux étrangers et, bien évidemment, aux Hongkongais!». Presque toutes les grosses entreprises françaises sont membres, l’expansion passe donc désormais par les hommes d’affaire de Hong Kong ou par les PME françaises qui souhaiteraient s’internationaliser… «C’est une ville importante pour commencer à entreprendre à l’étranger, commente la directrice générale. C’est la base régionale de la majorité de nos entreprises».
La chambre de commerce ne touche aucune subvention de l’Etat français, c’est une entreprise privée qui vit des cotisations de ses membres. «Nous répondons aux besoins des membres à travers l’organisation d’événements, de conférences, explique Maryse Kraatz. Nous avons également treize comités pour traiter les problèmes en cours ou les attentes de nos membres. L’activité de lobbying est très importante, voire essentielle.» En 2006, dans son éditorial pour le numéro anniversaire de la revue «Hong Kong echo», Jacques Chirac félicitait «la Chambre de Commerce et d’Industrie Française de Hong Kong pour son travail inlassable en faveur de l’approfondissement des liens entre la France et Hong Kong». Et le président français de conclure: «je forme le vœu qu’elle poursuive cette entreprise pour le plus grand bénéfice de tous».
FD.

Sources : Hong Kong echo ; French business directory ; remerciements à Mme Maryse Kraatz, M. Paul Clerc-Renaud et M. Gérard Millet, pour le temps qu’ils nous ont consacré et leurs précieux renseignements. Crédits photographiques : archives privées.
Les deux photographies: Paul Clerc-Renaud en compagnie du gouverneur Wilson (au centre) puis avec le gouverneur Patten. Troisième document: couverture du premier numéro de la revue Hong Kong Echo, à l'automne 1992.

jeudi 22 janvier 2009

La dernière étape de la Croisière jaune

Alors qu’elle avait pris la route du retour, la Croisière jaune, l’expédition française la plus célèbre de l’entre-deux guerres, est brutalement interrompue par le décès de son chef, Georges-Marie Haardt le 16 mars 1932 à Hong-Kong.
Trois ans après la réussite de la Croisière noire qui en 1924-1925 a relié Colomb-Béchar à Tananarive par l’automobile, André Citroën et Georges-Marie Haardt forment le projet de relier Beyrouth et l’Indochine par la voie terrestre. La préparation de l’Expédition Citroen-Centre Asie va demander plus de deux ans.
Le lieutenant de vaisseau Victor Point, qui a commandé une canonnière sur le Yang-Tsé, obtient, avec l’appui de M. de Martel, Ministre de France en Chine, l’accord de Tchang Kaï Tchek pour le passage de l’expédition sur le territoire chinois. Le maréchal King, gouverneur du Sinkiang pratiquement indépendant, donne également son accord.
En 1930, Haardt se rend à Washington pour obtenir l’appui de la National Geographic Society. A son retour, il apprend que l’URSS, qui s’était dans un premier temps déclarée favorable, refuse pour 1931 le passage de l’expédition. Cette décision in extremis contraint l’expédition à passer par l’Himalaya et les Pamirs. Haardt décide alors la formation de deux groupes : le groupe Pamir sous son commandement et sous celui du chef-adjoint, Louis Audouin-Dubreuil, et le groupe Chine placé sous l’autorité de Victor Point. La jonction des deux groupes doit avoir lieu au pied des contreforts orientaux du Pamir.
En trois mois, l’ingénieur Charles Brull adapte les véhicules du groupe Pamir à la haute montagne : sept torpédos légères à chenilles équipées d’un matériel spécial de traction. Les sept autochenilles du groupe Chine ont été envoyées par bateau à Tiensin où elles sont réceptionnées par Victor Point.
L’expédition qui compte 40 personnes n’est pas conçue comme un «raid sportif» mais comme une «croisière» aux objectifs commerciaux mais aussi scientifiques. Outre les mécaniciens dirigés par Maurice Penaud, la Croisière jaune «embarque» des savants et des artistes, Joseph Hackin, directeur du musée Guimet, le Père Teilhard de Chardin, qui compte mener des études géologiques, le peintre Alexandre Iacovleff. Haardt, qui attache beaucoup d’importance à l’exploitation cinématographique, engage le cinéaste André Sauvage. Chaque groupe est équipé d’une voiture TSF.
La veille du départ, le vice-président de la National Geographic Society, dont un membre, Maynard Owen Williams, participe à l’expédition, remet à Haardt une cloche de caravane tibétaine: «La cloche tibétaine sonna, à l’aube du 4 avril 1931, le réveil et la fin des préparatifs qui avaient duré plus de deux ans.»
D’avril à juillet, le groupe Pamir traverse la Syrie, l’Iraq, la Perse, l’Afghanistan pour parvenir au pied de l’Himalaya à la mi-juillet. Dans les régions contrôlées par la Grande-Bretagne, l’expédition est aidée par un officier britannique, le colonel Vivian Gabriel.
L’ascension est entamée le 12 juillet. Pour atteindre le col de Kilik (4750 m) qui marque la frontière avec la Chine, il faut passer plus de 45 ponts qui ne peuvent évidemment supporter le poids des voitures. Il faut donc à chaque fois décharger les véhicules, installer des points fixes sur la rive opposée, les tracter par câbles en les guidant à distance puis les recharger. Le chemin doit parfois être frayé à la dynamite puis déblayé par les coolies. Il arrive aussi que des éboulis laissent les voitures à moitié suspendues dans le vide. La progession est en moyenne de vingt kilomètres par jour.
Au début août, Haardt, qui a appris que Point est retenu depuis le mois de juillet par le gouverneur du Sinkiang, décide de poursuivre à poney. La jonction du groupe Pamir et d’un détachement du groupe Chine a lieu le 8 octobre à Aksou. La mission se retrouve au complet le 26 octobre à Ouroumtsi, capitale du Sinkiang. Pendant un mois, le maréchal King refuse, sous des prétextes divers, de délivrer les passeports nécessaires à la poursuite de l’expédition. La situation se débloque à la fin du mois avec l’arrivée de Jacques Salesse, chargé par André Citroën de convoyer les trois automobiles, les quarante-six caisses de matériel et les deux postes de TSF commandés par le maréchal King.
La Croisière jaune au complet peut enfin quitter Ouroumtsi le 29 novembre mais ce retard l’oblige à affronter la traversée de la Mongolie en plein hiver. Les véhicules, conçus pour les fortes chaleurs, ont dû être adaptés aux grands froids : protéger les moteurs, calfeutrer les carrosseries et inventer un dispositif spécial pour chauffer les cabines. Pour la traversée du pays «dans le blanc de la carte», la mission est guidée par un Mongol, Goumbô. La situation peu sûre de la contrée et les températures qui descendent à moins trente degrés obligent à rouler nuit et jour.
Au début de janvier 1932, Haardt télégraphie : «Voitures lourdes chargées ont parcouru 5000 milles en vitesse intermédiaire. Poussières ont endommagé cylindres malgré filtres. Huile épaisse pour pays chaud se congèle. Radiateurs gèlent en deux heures. Quand moteur marche au ralenti, bougies s’encrassent, fuites d’huile. Arrêts trop courts pour dresser tente. Mécanicien répare mains nues, bleues et sans sommeil refuse jalousement chauffeur (secours). Après immersion accidentelle eau glacée, roues gèlent, freins patinent. Temps plus froid menace. Révision complète à Leang-Tchéou. La plus dure partie du voyage reste à faire.»
Le 10 janvier, l’expédition atteint le fleuve Jaune qu’elle franchit par bac. Après avoir essuyé un accrochage de la part de troupes rebelles, mais sans faire de victimes, le 25 janvier, l’expédition atteint Kalgan le 8 février 1932 et arrive enfin à Pékin le 12 février à onze heures. En l’absence de Wilden, retenu à Nankin, l’expédition est accueillie par Lagarde, le Premier conseiller. Haardt est élevé au grade de commandeur de la Légion d’Honneur, Victor Point et M.O. Williams sont faits chevaliers. Reçue pendant une dizaine de jours par le corps diplomatique et les autorités chinoises, l’expédition quitte Pékin le 25 février pour entamer le retour prévu par l’Indochine, l’Inde, le sud de la Perse et revenir à Beyrouth, son point de départ.
Une partie du matériel et du personnel s’embarque pour Haïphong tandis que Haardt et quelques compagnons gagnent Shanghaï puis Hong-Kong qu’ils atteignent dans la nuit du 11 au 12 mars.
Haardt, souffrant depuis Pékin, décide de prendre quelques jours de repos à Hong-Kong et s’installe au Repulse Bay Hotel accompagné d’Henri Pecqueur, de Pétropavlovsky et de Waddington: «Haardt ne veut personne avec lui, rapporte André Georger. Il donne ses directives pour le voyage en Indochine. Il est entendu que l’Expédition ne l’attendra pas et que les différents groupes de travail prévus pour la traversée de l’Indochine partiront sans l’attendre.»
Consultés dans la matinée du 12, les médecins diagnostiquent une double pneumonie. Haardt ne peut assister au déjeûner offert en son honneur par le gouverneur de la colonie ni recevoir Dufaure de La Prade, consul général de France, venu prendre de ses nouvelles. Alors que son état semblait légèrement s’améliorer et qu’il organisait la route du retour, Georges-Marie Haardt décède dans son sommeil dans la nuit du 15 au 16 mars.
Informé du décès du chef de la Croisière jaune, André Citroën télégraphie aussitôt : «Ramenez en France le corps de celui que je pleure avec vous. L’homme est mort mais l’œuvre reste.»
A la nouvelle du décès de Haardt, Teilhard de Chardin écrit le 18 mars: «Voici qu’aujourd’hui nous appenons la mort si rapide de M. Haardt, enlevé, j’imagine par une rechute confinant à la pneumonie qu’il avait contractée en arrivant à Pékin. Je suppose que Haardt, s’il avait pu prévoir sa fin, n’aurait pas été sans découvrir quelque grandeur à une mort l’atteignant en pleine action. Le désert eût été une plus noble tombe. Hong-Kong a encore sa beauté. Personnellement, cette disparition brusque d’un homme dont le coeur et la générosité m’avaient gagné me fait un grand chagrin, qui s’augmente du regret de n’avoir pu être là au dernier moment. Tel que je connais Haardt, il se serait appuyé sur moi à cet instant-là et je le lui aurais sans doute adouci. Cela est la vraie peine pour moi.»
Déposé au cimetière de Hong-Kong, le corps de Georges-Marie Haardt est ramené en France à bord du Félix-Roussel.

DVR.

Sources : Goerger André, En marge de la Croisière jaune, Paris, Rieder, 1935 ; Le Fèvre André. La Croisière jaune, Paris, L’Asiathèque, 1991 ; Teilhard de Chardin Pierre, Lettres de voyage, 1923-1955, Paris, Grasset, 1997. Crédits photographiques : L’Illustration, 1932, p. 385. «Réception chez le gouverneur de Tach Kourgan: de gauche à droite («reconnaissables au casque colonial qu’ils sont les seuls à porter»): Georges Le Fèvre (historiographe), Hackin (archéologue), Audouin-Dubreuil (chef adjoint), Williams (membre de la National Géographic Society), Pecqueur (géodèse), Iacovleff (peintre), G.M. Haardt (chef de la mission), Sauvage (cinéaste), Jordan (médecin), Gauffreteau (popotier)».