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lundi 9 mars 2009

Le Père Vircondelet, 50 ans d’apostolat à Hong Kong

De 1920 à 1970, le Père Vircondelet des Missions Etrangères de Paris (MEP) a vu Hong Kong évoluer et connaître des fortunes diverses au gré d’une Histoire mouvementée. Sa vie au service des Missions est aussi une vie hong kongaise où le sacerdoce se confond avec une passion sans faille pour la colonie britannique.
Léon Vircondelet est né en 1890 à Vesoul. A 18 ans, il entre au séminaire des Missions Etrangères, mais la Grande Guerre retarde son ordination. Il est mobilisé et reçoit la gestion d’un hôpital dans les Vosges. En 1919, c’est comme lieutenant qu’il reprend sa place au séminaire. Il est alors ordonné prêtre et immédiatement envoyé à Canton. L’aventure asiatique commence : un long parcours oriental de cinquante ans, avec Hong Kong comme point d’attache.
Rapidement repéré pour ses nombreuses qualités de gestionnaire, le missionnaire est nommé dans la colonie britannique en 1921 en tant qu’assistant procureur. C’est un discret mais efficace administrateur. Il entreprend notamment, à cette époque, de faire bâtir une école chinoise et un hôpital (Sainte-Thérèse) à l’emplacement d’une vaste filature de coton rachetée par le Père Robert.
En 1934, il assure l’intérim lors d’une vacances à la procure de Saigon. Il montre ainsi l’étendue de ses capacités et, l’année suivante, il est désigné procureur général en Extrême-Orient. Léon Vircondelet est à la fois le dernier procureur général des MEP de Hong Kong, à partir de 1935, et le premier économe général, à partir de 1950, les Missions Etrangères se réorganisant après la guerre autour de nouvelles fonctions.
Formé par le Père Robert (l’excellent financier qui a tant fait fructifier les biens des MEP à Hong Kong), le Père Vircondelet gère avec adresse toutes les affaires d’argent jusqu’en 1960. Non sans mal, car la période est autrement plus difficile. Occupation japonaise, montée du communisme, contexte d’insécurité et d’instabilité… c’est lui qui organise donc la vente de beaucoup de propriétés au gouvernement de Hong Kong, en particulier la Procure en 1953 (maintenant la cour d’appel final) et Nazareth en 1954. Des choix certainement critiquables aujourd’hui, mais que le contexte de l’époque explique.
C’est particulièrement pendant la Seconde guerre mondiale et la période de l’Occupation japonaise, que le Père Vircondelet s’illustre. Toujours réactif, l’homme s’engage dès le début en faveur de la France Libre, sans pour autant prendre les armes. Les échanges entre l’Ambassade de France à Pékin et le gouvernement général d’Indochine sont clairs à ce sujet, et montrent que les Japonais se plaignent de «la compromission active de plusieurs Français notables dans la direction de la propagande anglo-gaulliste à Hong Kong». Le Père Vircondelet est en tête de liste.
Le missionnaire parvient à sauvegarder les intérêts des religieux, évite les pillages (notamment de l’imprimerie de Nazareth) et vient en aide à de nombreux Français. Il semble que ce soit lui qui récupère certains biens ou archives de particuliers et de sociétés (c’est attesté pour la Société des Charbonnages du Tonkin et le Consulat de France). Il entretient des liens amicaux étroits avec Louis Reynaud, le consul général. A la mort du diplomate, en 1943, le Père Vircondelet s’installe même dans les locaux consulaires de manière à les protéger du pillage et à faire perdurer une présence symbolique.
Beaucoup de bâtiments du centre-ville gérés par les Missions sont détruits ou endommagés pendant les hostilités. Le prêtre entreprend dès 1945 de les faire rénover et moderniser. Il organise ensuite des festivités remarquées pour le centenaire de la présence des sœurs de Saint-Paul, en 1948. La même année, il est décoré de la Croix de Chevalier de la Légion d’honneur, pour l’ensemble de son action pendant la guerre.
Fatigué, il démissionne en 1960. Le Supérieur général Maurice Quéguiner lui exprime alors : «au nom de toute la Société et en mon nom personnel, la profonde et affectueuse gratitude de tous, pour tous les services rendus durant toute une vie de missionnaire et singulièrement comme économe général pendant vingt-cinq ans, avec un dévouement et une générosité jamais démentie».
C’est encore et toujours à Hong Kong que le Père Vircondelet choisit de passer une retraite active. Il y reste encore dix ans. Le prêtre quitte la colonie britannique en 1970, après cinquante ans de présence. Il se retire au sanatorium de Montbeton en France, où il s’éteint en novembre 1973.

FD.

Sources : Archives des Missions Etrangères de Paris ; Archives du ministère des Affaires Etrangères de Nantes. Crédit photographique : Archives des Missions Etrangères de Paris.

jeudi 11 décembre 2008

La stèle des Français Libres

Il y a 60 ans était inaugurée à Hong Kong une stèle érigée à la mémoire des Français Libres morts pour la France pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ce monument, lieu de mémoire, témoigne des actes de bravoure de Français qui ont pris part à la défense de Hong Kong en décembre 1941 ou qui ont participé à la résistance contre l’occupant japonais.
Le 31 mars 1948, une stèle à la mémoire des Français Libres est inaugurée par le consul de France, Robert Jobez, au cimetière militaire de Stanley, situé sur une péninsule au Sud de l’île de Hong Kong. C’est dans cette partie méridionale de l’île que se déroulent fin décembre 1941 les derniers combats contre les forces d’invasion japonaises. Cet endroit est aussi le site d’un camp de triste réputation où furent internés les Occidentaux faits prisonniers par l’armée japonaise après la capitulation de la colonie. Les Français Libres du territoire ont tous pris part à la bataille de Hong Kong. La stèle a été élevée par l’Association des Français Libres, dont le consul est délégué, «à la mémoire de leurs camarades tués ou décédés à Hong Kong». Dans une lettre du 31 mars, le consul précise que «ce monument érigé d’accord avec les autorités locales à l’entrée du cimetière militaire de Stanley a pu être construit grâce aux souscriptions des membres et à une conribution de la section de Changhai». Quand la stèle est inaugurée, quatre noms et mentions figurent sur une plaque de marbre blanc, où sont inscrites aussi les trois mentions «Pro Patria», «A la mémoire de nos camarades» et «Français Libres». Les archives du ministère des Affaires étrangères permettent de reconstituer le sort de ces Français Libres morts pour la France en Asie:
- «Lieutenant Frédéric Marie Jocosta, né le 12 juin 1908, engagé volontaire le 8 décembre 1941, tué à North Point le 19 décembre 1941»: officier de liaison et chef du service de renseignement de la France Libre à Singapour, Frédéric Jocosta est de passage à Hong Kong en octobre 1941. Il rejoint le Corps des Volontaires dès le premier jour de l’invasion japonaise, lancée le lendemain de l’attaque de Pearl Harbour. Frédéric Jocosta est tué dans les combats des premières semaines, sur l’un des points d’appui britanniques de la défense de l’île de Hong Kong.
- «Soldat Armand Delcourt, A.S.C. né à Tournai le 4 mai 1899, engagé volontaire en juillet 1940, tué à Répulse Bay le 21 décembre 1941»: les archives précisent que «Monsieur Armand Delcourt, d’origine française mais belge de nationalité a trouvé la mort à Hong Kong dans des conditions particulièrement dramatiques». Le soldat Delcourt est en effet grièvement blessé de deux coups de baïonette à l’abdomen le 21 décembre. Deux jours plus tard, alors qu’il cherche un poste de secours pour se faire soigner, il est capturé par des soldats japonais à Repulse Bay, en même temps qu’une dizaine de soldats britanniques. Tous sont exécutés une demi-heure après leur capture d’une balle dans la nuque. Le consul de France, dans un mémoire de proposition pour décoration à titre posthume en date du 23 février 1947, précise au sujet d’Armand Delcourt : «faisant partie lui aussi malgré sa nationalité du mouvement de la France Libre et à ce titre s’était engagé dans le Corps des Volontaires».
- «Cannonier Pierre B.M. Mathieu, 2nd BTY, né à Marseille le 5 juillet 1911, engagé volontaire en juillet 1940, décédé à Sham Shui Po le 27 août 1943». Agent de la compagnie Optorg de Hong Kong, Pierre Mathieu rejoint la France Libre en 1941 et devient secrétaire de la section de Hong Kong. Incorporé dans le Corps des Volontaires, affecté à la Deuxième Batterie d’artillerie, il est fait prisonnier le 25 décembre 1941, dernier jour des combats, et se trouve interné à North Point puis à Stanley. C’est dans ce dernier camp, Sham Shui Po, qu’il meurt «électrocuté sur les fils de fer barbelés».
- «Captain J.B.E.R. Egal, H.K.V.D.C., né à Montclar d’Agenais le 6 mars 1892, décédé le 29 décembre 1947 à Hong Kong»: René Egal est l’ancien responsable de la France Libre à Shanghai et se trouve en transit à Hong Kong à l’ouverture des hostilités. Il rejoint le Corps des Volontaires de Hong Kong, comme capitaine, et fait partie du détachement chargé de la protection de l’usine électrique de l’île de Hong Kong. René Egal est fait prisonnier dans les premiers jours des combats et est interné au camp des officiers de Sam Shui Ho, à Kowloon. Un officier britannique, échappé de ce camp en 1944, fournit alors des nouvelles sur René Egal pendant sa période de captivité. En juillet 1944, Egal est «en bonne santé et a conservé un excellent moral. […] Il est assez convenablement traité et peut se procurer des vivres de l’extérieur. Il lui est permis de correspondre avec sa femme qui est professeur au collège municipal français de Shanghai». Libéré en 1945, René Egal reste à Hong Kong et ses années de captivité semblent l’avoir affaibli. Il décède en 1947 à l’âge de 54 ans.
Plusieurs années après son inauguration, la stèle est déplacée vers l’extrémité sud du cimetière de Stanley et la plaque est changée, comme le montre la comparaison des photos datant de 1948 et 2008. Deux noms sont aussi ajoutés à la liste initiale :
- «Henri Belle, décédé à Narume, près de Nagoya le 3 novembre 1944» : marin de la marine marchande, Henri Belle est en transit à Hong Kong lors de l’invasion japonaise, alors qu’il s’est porté volontaire pour rejoindre la France Libre. Il s’engage alors lui aussi dans le Corps des Volontaires et est fait prisonnier à l’issue des combats. Comme d’autres prisonniers occidentaux, Henri Belle est transféré vers un camp d’internement au Japon où il décède en 1944, sans que les causes du décès soient connues.
- «Paul de Roux, victime de la Kempetai, décédé à Hong Kong le 19 février 1944» : directeur de la Banque d’Indochine à Hong Kong, Paul de Roux prend part à la résistance contre les forces d’occupation japonaises. Arrêté et torturé par la police secrète japonaise, la Kempetai, il meurt le 19 février 1944. L’acte de décès dressé auprès des autorités britanniques le 13 avril 1950, sur témoignage de «M. Kwok Chan, compradore de la Banque de l’Indochine», mentionne «Unknown» pour la cause de la mort, indication «inconnue» reprise dans la transcription de cet acte de décès, inscrite au Consulat de France le 17 avril 1950.
Pendant une cinquantaine d’années, de 1948 à 1997, le Consulat de France et les attachés militaires qui y sont affectés, comme le lieutenant-colonel Jacques Guillermaz ou le capitaine Galula, participent régulièrement aux commémorations organisées au cimetière militaire de Stanley, les 11 novembre, 8 mai ou 18 juin. Après la rétrocession de 1997, les fonctions d’attachés militaires sont supprimées et la tradition semble se perdre. On peut cependant relever, il y a une dizaine d’années, la tenue d’une cérémonie franco-anglaise au cimetière militaire. Le 8 août 2000 en effet, le commandant de la frégate Aconit et celui de la frégate de la Royal Navy HMS Cornwall, toutes deux en escale à Hong Kong, déposent une gerbe sur la stèle des Français Libres. Le geste est chargé de symboles car la frégate Aconit, dont le fanion arbore la croix de Lorraine des Forces Françaises Libres (FFL), porte le nom d’une corvette des Forces Navales Françaises Libres (FNFL), en opérations au côté de la Royal Navy pendant toute la guerre et célèbre pour avoir coulé deux sous-marins allemands le 11 mars 1943, à quelques heures de distance.
La tradition revit quand, les 18 juin 2007 et 2008, à l’occasion des escales du bâtiment de commandement et de ravitaillement BCR Var, navire accueillant l’amiral commandant la zone maritime de l’Océan Indien, une cérémonie de dépôt de gerbe est organisée le jour de l’Appel du 18 juin. Et la Marine Nationale, familière du port de Hong Kong depuis ses débuts, est également présente le 14 juillet 2007 quand les marins du Bagad Saint Mandrier, invités à Hong Kong pour la fête nationale, participent, au son de la cornemuse, à une cérémonie à la mémoire des Français Libres. Soixante ans après son inauguration, la stèle des Français Libres est redevenue un lieu de mémoire de la communauté française de Hong Kong.

CR.

Sources : archives du ministère des Affaires étrangères, Paris, fonds Londres ; Archives du Consulat général de France à Hong Kong ; Evan Stewart, Hong Kong Volunteers in Battle, Ye Olde Printerie, Hong Kong, 1953.
Crédits photographiques : archives du ministère des Affaires étrangères, Paris - Consulat général de France à Hong Kong.

jeudi 4 décembre 2008

Jacques Guillermaz, militaire, diplomate et sinologue

Le général Jacques Guillermaz a consacré sa vie à la Chine, comme militaire, puis diplomate, attaché militaire auprès des représentations françaises, dont celle de Hong Kong, ville qui le fascine, et enfin comme universitaire. Il fut un des meilleurs sinologues français du XXe siècle, spécialiste de la Chine contemporaine, et ses ouvrages ont abreuvé des milliers d’étudiants, de diplomates et de lecteurs intéressés ou passionnés par la Chine.
Fils d’officier, né en 1911, Jacques Guillermaz décide de se consacrer aux métiers des armes et intègre l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr en 1930, après avoir préparé le concours au Prytanée militaire de La Flèche. Diplômé en 1932, le lieutenant Guillermaz est nommé en mai 1937 attaché militaire adjoint à Pékin, à la veille de l’invasion japonaise. Ce hasard des affectations a une influence déterminante sur le reste de sa carrière. En effet, alors que rien ne le prédestinait à un séjour en Extrême-Orient, cette mutation à Pékin sera la première d’une longue liste d’affectations en Chine mais aussi en Asie. Le jeune lieutenant embarque en février 1937 sur le paquebot «Aramis» des Messageries Maritimes et, après des escales à Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour et Saigon, Jacques Guillermaz découvre la Chine à Hong Kong. Son émerveillement ne se tarira jamais: «Au-dessus de son incomparable rade, cette dernière ville, qui m’apparut surtout comme un morceau de l’Empire britannique, étageait ses quartiers d’affaires, ses faubourgs populeux, ses villas coloniales.» Hong Kong est en effet la première étape d’une vie consacrée à la Chine. Jacques Guillermaz apprend la langue des Chinois, essaie d’en découvrir les coutumes et la culture et tente d’en comprendre la mentalité et les mœurs politiques. Sa maîtrise du chinois lui permet, au cours de sa carrière, de lier des relations avec des politiciens, des militaires, des seigneurs de la guerre et des personnages parfois troubles mais aussi avec l’homme de la rue, le marchand, le coiffeur, le tenancier d’échoppe.
De 1937 à 1943, le lieutenant puis capitaine Guillermaz voyage en Chine, dans des conditions souvent précaires, voire dangereuses. Il suit le gouvernement du Guomindang de Tchiang-Kai-chek (JiangJieshi) de Nankin à Chongqing. Il rejoint ensuite la France libre à Alger, participe aux combats de la Libération et débarque sur les plages de Provence. Le commandant Guillermaz reprend ensuite en 1946 son poste d’attaché militaire à Nankin, où s’est réinstallé le gouvernement nationaliste. Il y demeure jusqu’en 1951 et assiste à la victoire communiste de 1949. Parmi les derniers Occidentaux à quitter la Chine communiste, Jacques Guillermaz observe attentivement pendant plus d’an an la transition du pouvoir et les changements imposés à la société, tels que le contrôle sur la population, la réforme agraire ou la loi sur le divorce. Le 22 janvier 1951, le lieutenant-colonel Guillermaz quitte la Chine Populaire et franchit la frontière avec Hong Kong au pont de Lowu. Mais, pendant les six mois qui suivent, Jacques Guillermaz continue à Hong Kong sa mission d’observation de la Chine et des profondes mutations engagées par le nouveau régime.
Il devient ainsi un de ces premiers et fameux «China watchers» qui, pendant des décennies, utilisèrent Hong Kong comme poste d’observation avancé de la «Chine rouge». Du fait du statut du territoire, colonie britannique relevant directement de la couronne, le lieutenant-colonel Guillermaz est nommé «attaché militaire adjoint à Londres, détaché à Hong Kong». Sur fond de guerre froide, en période de guerre de Corée et de guerre d’Indochine, il étudie attentivement à partir de Hong Kong les évènements politiques qui déchirent la Chine et l’Asie. «Par son caractère international, sa situation au flanc de la Chine continentale, ses réfugiés, Hong Kong était naturellement un formidable nœud d’informations politiques et économiques». Les guerres qui sévissent en Asie se répercutent bien sûr à Hong Kong : «A l’époque, la population de Hong Kong ne dépassait guère cinq cent mille personnes. Les industriels chinois repliés de Shanghai, aidés par les capitaux des Chinois d’outre-mer, n’avaient guère lancé que quelques entreprises. Cependant la guerre de Corée gonflait le trafic du port, les bâtiments américains y relâchaient souvent, provoquant un certain «boom» des affaires dans les boutiques et les bars des quais et démontrant, une fois de plus, les surprenantes qualités commerciales des Chinois.»
Jacques Guillermaz, dans sa description du Hong Kong de 1951, garde aussi cet émerveillement dont il témoignait déjà en 1937 : «Vu du pic ou des villas de Peak Road, le panorama de Hong Kong coupait le souffle. Ni le site prodigieux de Chungking, ni la rade de Toulon, ni la baie de Diégo-Suarez que je connaissais déjà, ni la baie d’Along, ni les lacs et les archipels finlandais de Kuopio que je devais connaître plus tard n’égalent la grandeur sereine de ses îles, de ses rocs, de ses promontoires aigus et fauves surgis d’une mer azurée ou céruléenne. Le glissement d’un croiseur gris-bleu rentrant au port au milieu de jonques trapues, aux voiles carrées traversées de nervures, le mouvement des cargos venus de partout, les allées et venues des ferries de la Star Line, abeilles bourdonnantes, les rumeurs montant sans cesse des rues fébriles, tout se fondait dans un seul cadre immense et superbe, mêlant l’immobilité éternelle du décor et le bouillonnement éphémère des hommes». Pour cet amoureux de l’Histoire, «les grands emporiums de l’Antiquité devaient offrir un spectacle analogue et de pareilles émotions».
A Hong Kong, l’attaché militaire, familier de la Chine, côtoie tous ceux qui, par leurs fonctions ou leur expérience, représentent des sources d’informations précieuses: «des Chinois, citoyens britanniques et anoblis par la Reine [portant] fièrement leur titre de «sir»,» «gentlemen chinois», policiers, militaires «de la garnison anglaise, qui se comportait comme en Angleterre», banquiers «avec la même gravité que les Anglais de la City», «agents de compagnies de navigation, hommes d’affaires qui, par toutes sortes de voies obscures, étaient souvent avertis avant tout le monde d’évènements survenus ou à venir», […], «quelques bons journalistes, surtout américains anciens de Chine, qui se retrouvaient au Press Club de Canal Road, [et] se montraient intéressants et actifs». Il travaille aussi très étroitement avec son ami André Travert, «Secrétaire d’Extrème-Orient archiviste», personnage hors du commun, futur consul général de France à Hong Kong, 30 ans plus tard, et sur lequel nous reviendrons.En juin 1951, le lieutenant-colonel Guillermaz quitte Hong Kong en même temps que le consul de France Robert Jobez, à bord du paquebot «Félix Roussel». Il est remplacé par le capitaine Galula, que nous retrouverons également dans notre saga des Français de Hong Kong. Puis le colonel Guillermaz est nommé attaché militaire à Bangkok, de 1952 à 1956. Il commande ensuite un régiment pendant la guerre d’Algérie, de 1956 à 1958.
A l’issue de ce temps de commandement, Jacques Guillermaz quitte le service actif et entame une troisième carrière, après celles de militaire et de diplomate. Il devient en effet universitaire et se consacre à l’histoire contemporaine de cette Chine où il a passé de longues années. Il fonde le «Centre de recherches et de documentation sur la Chine contemporaine», connu des étudiants sous le nom de «Centre Chine». Jacques Guillermaz en est le directeur de 1958 à 1976, en même temps que directeur de recherche à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Mais le général Guillermaz est aussi rappelé au service actif pour devenir en 1964 le premier attaché militaire près l’ambassade de France à Pékin, qui ouvre cette année-là après l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine Populaire. La «Chine Populaire» justement, c’est le titre d’un «Que Sais-je?» que Jacques Guillermaz consacre en 1959 à la nouvelle Chine, premier ouvrage d’une série de livres qui constituent une mine d’informations sur la Chine Populaire et le Parti communiste chinois. Dans sa dernière oeuvre, «Une vie pour la Chine : mémoires 1937-1989», Jacques Guillermaz raconte son expérience unique, cette triple vie consacrée à un pays qu’il a aimé et dont il a essayé de transmettre les clés pour le comprendre. Le général Jacques Guillermaz est décédé en 1998.

CR.

Sources : Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris ; Jacques Guillermaz, «Une vie pour la Chine, mémoires 1937-1989», deuxième édition, coll. Pluriel, Robert Laffont, 1993. Crédit photographique : EHESS.

jeudi 16 octobre 2008

La France Libre à Hong Kong

Dès l’Appel du 18 juin lancé par le général de Gaulle, le consul de France à Hong Kong et la majorité de la petite communauté française du territoire se rallient à la France Libre. Tous les Français Libres combattent auprès des Britanniques lors de l’invasion de Hong Kong par l’armée japonaise en décembre 1941 et plusieurs meurent au combat. Les survivants de la communauté française subissent ensuite 44 mois d’une occupation éprouvante, jusqu’à au retour des forces britanniques, en septembre 1945.
En septembre 1939, la communauté française de Hong Kong compte environ 120 personnes, essentiellement des marchands et des employés de maisons de commerce, mais aussi des pères missionnaires et des soeurs des différents ordres religieux. La déclaration de guerre et la mobilisation générale n’ont que peu d’influence sur les effectifs de la communauté française, de moyenne d’âge relativement élevée. Mais l’invasion de la France le 10 mai 1940, l’Appel du 18 juin du général de Gaulle et l’inquiétude croissante liée à la menace japonaise (l’armée japonaise occupe Canton en octobre 1938) vont bouleverser la vie des Français de Hong Kong.
Dès le 20 juin 1940, deux jours seulement après l’Appel du 18 juin, le consul de France à Hong Kong, Louis Reynaud, adresse à Londres un télégramme où il fait part de l’indignation «de la colonie française de Hong Kong contre toute idée d’armistice et de paix séparée et [de sa] révolte à la pensée d’une telle trahison vis à vis des alliés et de l’humanité entière qui déshonorerait la France à tout jamais».
Quelques mois plus tard, le 19 septembre 1940, est officiellement créé le «Comité France Libre de Hong Kong», présidé par Lucien Biau, architecte. Le Comité diffuse de la propagande, publie une revue mensuelle, «France Libre», et participe à des émissions de radio diffusées à Hong Kong. Il s’occupe également des Français qui se portent volontaires pour combattre au sein des forces du général de Gaulle et qui ne peuvent s’embarquer à Shanghai pour rejoindre un territoire rallié à la France Libre. Soixante douze volontaires sont ainsi pris en charge par le Comité de Hong Kong, certains provenant d’autres régions de Chine ou d’Asie. Après des luttes d’influence et diverses péripéties, liées entre autres au passé controversé de Lucien Biau, la présidence du Comité de la France Libre de Hong Kong est confiée en mars 1941 à Emile Fouliard, chef d’entreprise et représentant en Chine de firmes d’armement. La vice-présidence revient à Pierre Mathieu, agent à Hong Kong de la compagnie Optong.
En juin 1940, les autorités de la colonie britannique décident de renforcer le dispositif de défense de Hong Kong, la menace japonaise se faisant plus pressante. Le Corps des Volontaires, «Hong Kong Volunteer Defence Corps», est constitué afin d’épauler les troupes régulières dont les effectifs ont été sensiblement réduits depuis fin 1939. Tous les Français ayant adhéré au Comité de la France Libre, une quarantaine, rejoignent ce corps des Volontaires. Un Comité interallié, où siège un représentant de la France, est chargé de surveiller le port afin de lutter contre les sabotages. Les autorités de la colonie décident aussi d’évacuer vers Manille les familles des fonctionnaires civils et militaires et 5600 personnes quittent ainsi le territoire. Certaines familles françaises rejoignent aussi l’Indochine.
Le 8 décembre 1941, un jour après l’attaque de Pearl Harbor, les forces japonaises stationnées dans le Guangdong envahissent Hong Kong. Les Français Libres du Corps des Volontaires participent tous à la défense du territoire, soit au sein des unités combattantes, soit dans la défense passive. Ils se battent aux côtés de soldats de l’Empire britannique, dont ceux de bataillons canadiens qui ont rejoint Hong Kong peu de temps avant l’invasion. Les combats durent jusqu’au 25 décembre et, le jour de Noël, le Gouverneur de Hong Kong, Sir Aitchison, signe l’acte de reddition de la garnison de Hong Kong.
Six Français Libres sont prisonniers de guerre, dont trois volontaires de la marine marchande en transit à Hong Kong alors qu’ils partaient rejoindre la France Libre. Deux combattants sont portés disparus et trois laissent leur vie pendant la bataille. Une stèle, érigée en 1948 au cimetière militaire de Stanley, rappelle leur sacrifice.
La communauté française a peu souffert. Un secrétaire annamite du Consulat de France a été tué dans les combats. Les dégâts matériels sont cependant importants. La Procure et Nazareth ont subi des bombardements aériens et les établissements des sœurs de Saint Paul de Chartres et ceux des Frères des Ecoles chrétiennes ont subi des pillages.
Trois mois après les combats, le 9 mars 1942, le ministère des Affaires étrangères de la France de Vichy décide de fermer le consulat de France à Hong Kong. Le consul Louis Reynaud reçoit alors comme instructions de remettre ses documents secrets, ses sceaux et ses codes de chiffrement au consulat de France à Canton. Le reste des archives, constitué de 18 caisses, est déposé dans les locaux de l’agence de la Banque de l’Indochine à Hong Kong.
Louis Reynaud, qui très tôt a manifesté des sentiments anglophiles et favorables à la France Libre, reçoit ensuite l’ordre de se rendre en Indochine, alors sous administration de Vichy. Mais, atteint par l’âge de la retraite, il demande et obtient l’autorisation de demeurer à Hong Kong. Il s’installe alors au consulat de France afin d’éviter les déprédations des locaux et les vols. Devenu simple particulier, il est cependant considéré par les autorités japonaises d’occupation comme le représentant officieux des intérêts français. En octobre 1942, soixante et onze Français sont encore présents à Hong Kong et certains, placés dans une situation matérielle difficile, sont secourus par l’ancien consul de France. Malade, Louis Reynaud décède à l’hôpital français de Hong Kong le 5 juillet 1943. A la demande du consul de France à Canton et comme l’avait fait avant lui le consul Reynaud, le père Vircondelet, procureur général en Extrême-Orient des Missions Etrangères de Paris, s’installe alors dans les locaux du consulat de France pour éviter le pillage des lieux.
Le petit groupe de Français qui demeure à Hong Kong pendant l’occupation vit dans des conditions difficiles. La capitulation du Japon en août 1945 et le retour des forces britanniques à Hong Kong en septembre mettent fin au calvaire de la population du territoire après quarante quatre mois d’occupation. Le consulat de France réouvre ses bureaux en janvier 1946.

CR.

Sources : archives du ministère des Affaires étrangères, Paris.

jeudi 14 août 2008

Le «Félix Roussel», un visiteur régulier de Hong Kong

En service sur la ligne d’Extrême-Orient pendant plus de deux décennies, le paquebot «Félix Roussel» des Messageries Maritimes a fait escale à Hong Kong des dizaines de fois, y débarquant des passagers qui découvraient la Chine ou embarquant ceux qui, au contraire, retournaient vers la métropole, après des mois, voire des années passées dans le Pays du Milieu.
Il est des navires qui symbolisent une ligne de navigation ou un continent et des ports de destination. Le « Normandie», le «France» et le «Queen Mary» évoquent ainsi dans la mémoire collective la ligne Transatlantique, l’Amérique et New York. Un navire a longtemps représenté la ligne d’Extrême-Orient, l’Indochine, la Chine, le Japon et bien sûr Hong Kong, où il a régulièrement fait escale des années 30 aux années 50. Ce navire, le «Félix Roussel», a été mis en service en 1931 sur la ligne d’Extrême-Orient des Messageries Maritimes, à une époque où le transport aérien était balbutiant (la première liaison aérienne d’Air France, Marseille-Hong Kong, date de 1938). Le paquebot a ensuite navigué sur cette ligne jusqu’en 1955, année où, déjà, les «Constellations» d’Air France transportaient 100 passagers à chaque voyage entre Paris et Hong Kong. Pendant près de 25 ans, le «Félix Roussel» a donc constitué le moyen de transport normal entre la France et Hong Kong. Son nom se retrouve ainsi, au fil des pages, dans les mémoires, les récits de voyages, les compte-rendus de mission ou les documents administratifs des Français qui débarquèrent ou embarquèrent à Hong Kong. En ce sens, le «Félix Roussel» a sa place dans la saga des Français de Hong Kong.
Paquebot d’une série de trois («Aramis» et «Georges Philippar»), le «Félix Roussel» est construit en 1930 aux chantiers de Saint-Nazaire. Long de 171m, d’un déplacement de 21000 tonnes, le «Félix Roussel» transporte environ 400 passagers, dont près de 200 en première classe. Sa décoration intérieure est réalisée dans le style khmer, que le grand public a pu découvrir lors de l’Exposition Coloniale organisée en 1931 à la Porte de Vincennes, grande manifestation dont le pavillon phare est la reconstitution du temple d’Angkor. Le paquebot est mis en service sur la ligne d'Extrême-Orient des «Services Contractuels des Messageries Maritimes» et il entame sa première croisière le 26 février 1931, au départ de Marseille. Le navire emprunte le canal de Suez, fait escale entre autres à Beyrouth, Port Saïd, Aden, Colombo, Singapour, Saigon, puis Hong Kong.
Les frères des Missions Etrangères de Paris, qui venaient à Hong Kong pour y préparer leur séjour en Chine, empruntent alors le paquebot «Félix Roussel». En mars 1932, le navire embarque à Hong Kong le cercueil de Georges-Marie Haardt, chef de la célèbre expédition de la «Croisière jaune» organisée par André Citroën. Arrivé de Pékin à l’issue d’une expédition de près d’un an, Georges-Marie Haardt, épuisé, décède d’une grippe à Hong Kong le 16 mars 1932. Son cercueil, embarqué sur le «Félix Roussel», retrouve à Saïgon, escale suivante, les véhicules et les équipages de l’expédition, avant le retour en France.En 1935, le «Félix Roussel» subit une longue immobilisation aux Chantiers de la Ciotat afin d’améliorer ses performances. Le navire reprend du service et entame un nouveau voyage le 15 mai 1936, à destination de la Chine et du Japon.
Le 15 juin 1937, la famille de Jules Leurquin, consul de France, quitte Hong Kong à bord du «Félix Roussel» pour revenir en France. Le consul, deux mois plus tard, effectue le même voyage et quitte la Chine, où il vient de passer 29 ans. Il y reviendra en 1938 !L’invasion de la France surprend le «Félix Roussel» à Port Saïd, lors de son retour d'Extrême-Orient. Réquisitionné par la Royal Navy, le navire et son équipage rallient ensuite les Forces Navales Françaises Libres, FNFL. Pendant la Deuxième guerre mondiale, le «Félix Roussel» sert de transport de troupes entre différentes régions de l’Empire britannique. En escale à Singapour lors de l’invasion de la cité par l’armée japonaise, en février 1942, il est attaqué par des bombardiers japonais et ses canons anti-aériens abattent deux avions mais le bateau est touché par deux bombes. Le 7 février 1942, le navire réussit à embarquer 1100 femmes et enfants, rapatriés de Singapour aux Indes. En 1950, pour ses services rendus pendant le conflit, le «Félix Roussel» recevra la Croix de Guerre.
En 1946, le « Félix Roussel » reprend son service sur la ligne d'Extrême-Orient des Messageries Maritimes. Il subit un grand carénage aux Chantiers de Dunkerque de juin 1948 à septembre 1950 puis, du 22 septembre 1950 au 24 avril 1955, il assure de nouveau la ligne Marseille-Saigon-Hong Kong-Japon.
En juin 1951, Jacques Guillermaz, attaché militaire auprès du consulat de France à Hong Kong, futur sinologue de renom, quitte Hong Kong pour rejoindre Paris, à bord du «Félix Roussel». L’accompagne dans ce voyage de retour vers la métropole le diplomate Robert Jobez, qui vient de passer cinq ans comme consul de France à Hong Kong , où il a ré-ouvert le consulat en 1946, après quatre années de fermeture du poste.
Vendu en avril 1955 et rayé des listes des navires français le 21 octobre 1955, le «Félix Roussel» est démoli à Bilbao en 1974. Le «Félix Roussel» fut un des derniers représentants de ces «paquebots vers l’Orient», qui laissèrent de profonds souvenirs à leurs passagers, amenés à vivre plusieurs semaines à leur bord. A la fin des années 50, la vente de ces navires correspond à l’arrêt des lignes maritimes lointaines et à l’entrée dans sa maturité du transport aérien.

CR.

Sources : www.frenchlines.com et Philippe Ramona, Paquebots vers l’Orient, Alan Sutton, 2001. Crédits photographiques : Philippe Ramona.